Synopsis : Esma, mère célibataire, vit avec sa fille de douze ans, Sara, dans le Sarajevo de l’après-guerre. Sara voudrait participer à une sortie scolaire. Esma accepte un job de serveuse dans une boîte de nuit pour réunir les fonds nécessaires. Sara se lie d’amitié avec Samir qui est comme elle – il n’a pas de père. Leurs pères sont des héros de guerre, morts au combat. Samir s’étonne que Sara ignore comment son père est mort. Le sien s’est fait massacrer près de Zuc par les tchetniks parce qu’il ne s’était pas enfui des tranchées. Cependant, lorsque la mère et la fille abordent ce sujet délicat, Esma répond toujours évasivement.Sara a constamment l’impression qu’il y a quelque chose qui ne colle pas...
Biographie : Née le 19-12-1974 à Sarajevo. Etudie à l’aca dé mie des arts du spectacle de Sarajevo. Marion nettiste aux USA, en 1995, avec la troupe du « Bread and Puppet Theatre ». Fonde l’association des artistes, à Sarajevo, en 1997, et plus tard la maison de production Deblokada avec laquelle elle réalise une dizaine de courts et de documentaires ainsi que des vidéos d’art. Ses oeuvres sont présentées avec succès lors de festivals internationaux et d’expositions, entre autres à la Kunsthalle Fridericianum, Kassel, en 2004. GRBAVICA est son premier long métrage de fiction.

L'entretien avec Jasmila Žbanić
Critique : Le titre du premier film de Jasmila Zbanic se heurte à une difficulté de prononciation auprès d’un public étranger à l’ex-Yougoslavie, et la réalisatrice l’a voulu ainsi, comme un mot qui ne passe pas, un sentiment qui soulève les tripes tout en demeurant difficile à verbaliser. « Grbavica » est également un quartier de Sarajevo rendu à la vie civile, où plane cependant le souvenir des exactions commises durant le conflit.
Les difficultés à appréhender le quotidien de l’après-guerre en réfléchissant à la tentative de cicatriser les blessures issues du passé proche ont récemment inspiré à un autre jeune cinéaste, Vimukhti Jayasundara, son premier film, « La Terre abandonnée ». Cette évocation d’un difficile et fragile retour à la paix au Sri-Lanka optait pour l’allégorie et la picturalité, comme il est fréquemment d’usage pour figurer les traumatismes. L’approche de Jasmila Zbanic est plus inhabituelle car frontale et constamment à hauteur d’hommes (ou plutôt de femmes). Elle éradique tout militantisme édifiant au profit d’une relation délicate et aléatoire entre Esma et sa fille, ponctuée par l’intervention des prétendants de l’une et de l’autre, dont la présence offre un sauf-conduit à l’omniprésence d’un machisme brutal et oppressif. Jamais la réalisatrice ne nous assène l’écueil démonstratif des flash-back relatifs au calvaire d’Esma, mais la douleur vécue par cette dernière et les silences qui en résultent sont rendus avec une véracité cinglante.
Seul le plan d’ouverture a recours au symbolisme, quand la caméra déambule sur ces visages de femmes bosniaques appliquées à fermer leurs yeux, sans que l’on sache si l’entreprise résulte du sommeil, de la thérapie ou du besoin de chasser ce passé qui obstrue le regard. Ces visages ne sont pas présents à la seule fin de la figuration. Jasmila Zbanic croit fermement en ce que peut lui apporter ses comédiens, ainsi qu’en la force de son récit trans-générationnel. Nulle trace de vérisme ou de facilité documentaire, car la réalisatrice a saisi la valeur et le pouvoir de transmission que peut revêtir la fiction.
Julien Welter
Critique: Dans le fil d' Emir Kusturica, "Papa est en voyage d'affaires" (1985), Mirjana Karanovic joue le rôle d'une mère qui ment à son fils en lui affirmant que son père, ancien prisonnier politique sous le régime stalinien de Tito, est en voyage d'affaires. Plus de 20 ans après, l'actrice endosse à nouveau le rôle d'une mère qui, en dépit de la honte que cela lui inspire, ment à son enfant par amour. En dépit des dissensions sociales ou politiques actuelles, une chose n'a pas changé dans les Balkans: le manque de volonté collective de débattre des traumatismes du passé et du rôle arbitraire de l'Etat provoque au sein de la famille, c'est-à-dire, de la plus petite cellule sociale, des malaises psychiques et des comportements schizophréniques.Au sein du collectif d'artistes ‚Deblokada’ -qui donna lieu plus tard à un film-, Jasmila Zbanic commença, dès le siège de Sarajevo, à traiter de la guerre et de ses conséquences psychiques, sous la forme de petits films documentaires et de productions vidéo. L'après-guerre en Bosnie, qui fut marqué par le machisme, la corruption et l'absence de volonté politique de débattre de la guerre, a vu les criminels et les profiteurs de guerre devenir millionnaires sans être inquiétés: c'est dans ce contexte que Zbanic fit entendre sa voix en faveur des femmes oppressées, en particulier en faveur des 20.000 victimes (au moins) de viols.
Dans „Grbavica“, Zbanic raconte, sous forme de fiction, l'histoire d'une de ces victimes. Comme des milliers d'autres femmes, ESMA, le personnage principal, doit continuer à vivre avec sa peur et sa culpabilité, sans aucune assistance psychologique, sans réhabilitation ou dédommagement de la part de l'Etat. Une victime, qui bien qu'innocente, se sent coupable envers la génération suivante, parce que l'amour pour son enfant est assombri par la haine, la souffrance, le désespoir, et parfois, par le mépris insidieux de la société.
Pour rendre sa tragédie palpable, Zbanic observe Esma dans la banalité de son quotidien. Au premier abord, rien ne semble la différencier des autres femmes du même âge. Elle se chamaille avec sa fille, lui beurre une tartine, coud, repasse, va au travail, prend le tramway. La mise en scène se garde de surcharger le quotidien par une prise de vue expressionniste ou dramatisante. Mais soudain, les premières failles apparaissent : Esma prend des médicaments en cachette pour lutter contre les accès de panique; elle ment, de façon on ne peut plus grossière, pour que sa fille Sara -une rebelle qui a du mal à s'adapter à l'école- continue de croire que son père est un „shaseed“, un martyr de guerre mort au front.
Aucun remords, aucun aveu, aucun examen de conscience ne parviendrait à surmonter ce mensonge ainsi que la culpabilité d'Esma. Au travers de la situation de Samir, un camarade de classe, dont le père est également tombé en héros, sa fille perçoit, cependant, les incohérences de son histoire familiale: la colère que cela provoque en elle conduit enfin à une confrontation douloureuse avec sa mère. Car seule la vérité, tel est le message de Jasmila Zbanic, peut guérir les blessures infligées par la guerre et mettre un terme à l'agression prolongée des agresseurs.
Martin Rosefeldt






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