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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

02/12/10

Février 2009, un moment clé de la crise

En février 2009, Berlin sait encore murmurer à l’oreille des marchés. Ces premiers soubresauts des marchés sont rapidement calmés par le ministre des finances allemand, le social-démocrate Peer Steinbrück, qui intervient fermement pour assurer la Grèce de la solidarité européenne (et donc allemande). C’est un moment clef qui montre que la crise de la dette souveraine aurait pu être jugulée en 2010.

Jean Quatremer, Libération

C’est en menant l’enquête pour ARTE que j’ai appris des bouches de Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe et premier ministre du Luxembourg, et de Christine Lagarde, la ministre des finances françaises, que l’intervention de Steinbrück était en réalité parfaitement concertée avec la France, la Commission, la Banque centrale européenne et la présidence de l’Eurogroupe. En effet, dès le début du mois de janvier, ces acteurs ont commencé à se réunir secrètement pour préparer le pire, une éventuelle cessation de paiement de la Grèce… Cette gestion coordonnée et discrète tranche avec ce qui s’est passé un an plus tard, Berlin refusant, pendant plusieurs mois, d’aider la Grèce, ce qui a durablement déstabilisé la zone euro.
Pourquoi un tel revirement ? Pas seulement à cause du mensonge du gouvernement conservateur grec sur l’ampleur réel du déficit public qui aurait choqué l’opinion publique allemande. Non, tout simplement, en 2010, la situation politique a changé: le SPD est dans l’opposition et la Chancelière doit gouverner avec le FDP, dont seuls les leaders sont des Européens convaincus, et la CSU qui veut se refaire une santé, après la claque prise en Bavière, en enfourchant le cheval du populisme. En outre, le 30 juin 2009, le tribunal constitutionnel de Karlsruhe a rendu un arrêt qui limite juridiquement les marges de manœuvres européennes du gouvernement allemand.

Voici l’article que j’ai publié le 21 février 2009 sur mon blog, les "coulisses de Bruxelles".
C’est une véritable révolution copernicienne pour un pays qui a toujours refusé toute solidarité financière au sein de la zone euro. Mercredi soir, le ministre allemand des finances, le très orthodoxe Peer Steinbrück (social démocrate, SPD), a affirmé — après avoir jugé que les spéculations d’un éclatement de la zone euro étaient "absolument absurdes" — que si "certains pays rencontraient progressivement des difficultés avec leurs paiements" de la dette, "nous nous montrerions en capacité d’agir pour stabiliser ces pays". Vendredi, il a remis le couvert pour être certain d’être bien compris des marchés : « les traités de la zone euro ne prévoient aucune aide en faveur de pays devenus insolvables, mais en réalité les autres États seraient obligés de secourir ceux qui rencontrent des difficultés ». Et d’appeler à une « démarche commune » des pays européens… Ces déclarations ont été appréciées par les marchés financiers : les écarts de taux à moyen et long terme (« spreads ») entre l’Allemagne et les Etats de la zone euro les plus fragiles ont diminué de façon conséquente.

Sous les coups de boutoir de la crise bancaire et économique, les mécanismes de solidarité qui n’ont pas été prévus par le traité de Maastricht, l’Allemagne ayant toujours considéré que chaque État devait assumer seul les conséquences de son incapacité à gérer ses finances publiques, se mettent donc en place. Même si cela ne plait pas à tout le monde. Jürgen Starck, le membre allemand du directoire de la Banque centrale européenne, un faucon parmi les faucons, a ainsi immédiatement critiqué Steinbrück en estimant que l’absence de solidarité est « une base importante du fonctionnement de l’Union monétaire »…
Starck, tout à son orthodoxie, refuse de voir que Berlin a tout autant à perdre à l’éclatement de la zone euro que les pays les plus fragiles. Surtout, dire aux marchés que la solidarité existe de facto au sein de la zone euro est politiquement malin, car cela les rassure et rend donc moins probable la nécessité d’une aide sonnante et trébuchante.

Cela étant, la crise actuelle montre à quel point l’Union est au milieu du gué : une monnaie unique, mais pas de politique économique, pas de budget, pas de solidarité. Il est donc urgent d’accélérer l’intégration communautaire afin de consolider la zone euro, celle-ci montrant aujourd’hui toute sa fragilité. En particulier, il faut que l’Union dispose enfin d’un budget européen plus conséquent que celui qui existe aujourd’hui (à peine de 1 % du PIB communautaire, un niveau équivalent au budget américain avant la Première Guerre mondiale). Si le budget avait été plus important, il aurait notamment permis d’aider directement les États les plus fragiles à financer leur plan de relance.

Il faudrait aussi mettre en pratique la proposition de Jean-Claude Juncker de gérer en commun une partie de la dette des Etats de la zone euro. Son idée est qu’environ 40 % du stock de dettes existant soit ainsi géré, ce qui permettrait d’obtenir de meilleurs taux de financement. Les États seraient ainsi incités à liquider les 60 % restant à leur charge, car cette partie de la dette leur coûterait beaucoup plus cher… Cette agence pourrait aussi émettre des eurobligations, ce qui reviendrait à lancer un emprunt européen, un autre serpent de mer de l’Union. Rappelons qu’en 1992-1993, lors de la dernière récession qu’ait connu l’Union, cette proposition lancée par Jacques Delors, alors président de la Commission, avait été promptement enterrée par les Allemands, au nom du chacun-pour-soi.

Le premier test de la solidarité européenne pourrait avoir lieu rapidement. Les économies des huit pays d’Europe centrale et orientale sont actuellement dans la tourmente : non seulement elles font face à un sévère ralentissement économique, mais leurs banques sont gravement fragilisées et leurs monnaies sont sévèrement attaquées (le zloty polonais, par exemple, a perdu plus de 50 % de sa valeur face à l’euro). L’Union et le FMI sont déjà intervenus pour aider la Hongrie et la Lettonie. L’Autriche, dont les banques sont très exposées dans les anciennes démocraties populaires, a déjà réclamé un plan de stabilisation financière. La Banque mondiale prépare un plan d’aide financière à la région et la Banque européenne de reconstruction et de développement (Berd) travaille à un fonds de soutien de 150 milliards d’euros afin de recapitaliser les banques des pays de l’Est. L’Union, avec son budget riquiqui, ne peut pas faire grand-chose pour l’instant. Sauf à créer un fonds ad hoc. Le sommet européen du 1er mars prochain s’annonce passionnant.

 

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 02-12-10