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Mang'Actu - 07/11/13

Février 05

Qu’il est loin le temps où la venue de Tezuka à Angoulême ne suscitait au mieux qu’indifférence…
A l’heure du 32ème festival international, la manga se voit dérouler le tapis rouge avec au programme, conférences, débats, rencontres, dédicaces et pour point d’orgue, la venue exceptionnelle du père du gekiga, Tatsumi. « The times are a-changin’ » chantait Dylan. La manga est en voie de légitimation. Entre l’édition de grand classique (Gen) et une Nouvelle Manga qui petit à petit fait son nid (Naïto découverte dans Mang’Arte #4, Sakurazawa…), ce premier mang’Actu de l’année espère à son niveau y contribuer. Bonne lecture !

Gen t.5 (en cours, série en 10 tomes)
Nakazawa (Keiji)
Vertige Graphic / 18 €

Hiroshima, deux ans après. Alors que la bombe n’en finit plus de semer ses germes de mort, Gen lutte rageusement pour survivre et maintenir la flamme de l’espoir autour de lui.


A mi-parcours de l’édition de cette fresque, Gen confirme sa stature de chef-d’œuvre du manga. De la tragédie innommable d’Hiroshima, Nakazawa livre un pamphlet humaniste dont la charge émotionnelle n’a d’égale que la virulence. S’inspirant de son propre chemin de croix, il joue la carte du témoignage passionné stigmatisant les responsabilités individuelles et collectives. Pas de politiquement correct à attendre donc, pour un mangaka qui a vécu dans sa chair le trauma de la bombe et qui renvoie dos à dos le bellicisme des élites et la culture de la compromission du petit peuple. Car la maladie, la folie, les souffrances physiques ne sont rien face à l’abattement et aux renoncements qui rendent ce chaos insupportable. Gen y répond à sa façon avec la sincérité candide de sa jeunesse, comme lorsqu’il souille le médecin de famille d’excréments et d’urine pour le punir de son indignité. Tel est Gen d’Hiroshima, l’association constante du tragique et du cocasse, de l’âpreté et du loufoque, de l’immonde et du puéril. On pleure, on rit, on chante beaucoup, on se chamaille, on crie. On se prouve que, malgré les pires abominations, on est encore capable d’émotions. Au fond, qu’on est plus que jamais en vie.




Dispersion t.1
(en cours, série en deux tomes)
Oda (Hideji)
Sakka / 9.95 €

Katsuhiko Tôbe dit Katchan est un adolescent bizarre, solitaire, frappé d’un mal étrange, qui le fait se disperser dans l’air. Lorsque son amie d’enfance revient le voir après cinq ans d’absence, il l’ignore avant de disparaître. Pour ne plus jamais revenir ?

Sorti il y a près de dix ans en catimini, Dispersion se voit rééditer dans la toute jeune collection Sakka. Une seconde chance donnée à ce récit dont la forme affranchie des canons habituels du manga rend ce conte moderne des plus singuliers. C’est par le biais d’une parabole que Oda choisit de traiter du thème difficile du mal-être adolescent. Derrière l’idée de dispersion se cache l’idée du suicide, du moins sa tentation, comme ultime refuge pour fuir la réalité et ses contingences. Oda s’intéresse moins aux causes de ce phénomène, à peine esquissées, qu’aux conséquences dans l’entourage de Katchan. Partagée entre la tristesse, l’incompréhension et la culpabilité, l’amie d’enfance Azami a toutes les peines du monde à se reconstruire. A l’inverse, la réapparition de Katchan offre à la jeune Shizuku fragilisée par le départ de son père, un réconfort qui l’aide à supporter son mal de vivre. Le propos de Oda est ambitieux mais lesté par moment d’un symbolisme un peu trop chargé. C’est dans les moments simples de communion, quand la tendresse aide à communiquer au-delà des mots les écorchures de l’âme, que Dispersion atteint son but et nous touche véritablement.





Imbéciles heureux ! t.3 (série en 3 volumes)
La beauté du sophisme
Shaku (Eishô)µ
Delcourt coll. Akata / 7,50 €


Un ado trop bienveillant vient au secours d’une jeune fille bizarre ; un avocat farouche opposant à la peine de mort, défend l’homme qui a tué toute sa famille ; pour souffler, un bref entracte pour méditer sur la condition des insectes…et de l’Homme. Imbéciles Heureux, troisième ! Clap de fin ?

Il ne fait pas bon être un héros de Eishô Shaku. Chez lui, il ne faut jamais plus de 4 à 5 pages pour transformer un quotidien des plus paisibles en cauchemar dont on ne se réveille pas. Un choc, une rencontre inopportune, un fait-divers sinistre et voilà que tout déraille, la machine s’emballe et tous les repères qui servaient à baliser une vie bien réglée se brouillent et se distendent avant d’être dynamités avec une fulgurance imparable. Avec perfidie, le mangaka sait appuyer là où ça fait mal en plaçant ses personnages affreusement communs dans des situations extrêmes. Bien évidemment plus dure sera la chute... Shaku dérange en jetant à la face du lecteur sa bonne conscience morale. C’est grinçant et on ne sait jamais sur quel pied danser. Est-ce de l’humour noir, de la provocation gratuite ? En définitive peu importe, puisque c’est ce joyeux cynisme « bête et méchant » qui donne tout son piment à l’anarchisant Imbéciles Heureux. A se demander si Shaku ne serait pas un professeur Choron nippon ! C’est dire si l’homme est dangereux.




A l’ouest de Tokyo
Naito (Yamada)
Carabas coll. Alternative / 10,50 €

A Tokyo, la vie de Naito et Michan, un couple de jeunes trentenaires ; lui, mangaka surmené titillé par le démon de midi ; elle s’interrogeant sur l’avenir et sa décision de ne pas avoir d’enfant.


Il faut prendre le temps de s’immerger dans un récit de Yamada Naito. Il ne se donne pas facilement, il faut s’en imprégner en douceur, trouver ses repères. Une fois pris ses marques, une fois acclimaté à ce ton dolent, alors, on est à même de savourer cette quotidienneté où les angoisses existentielles des personnages se terrent derrière l’habitude et les instants les plus prosaïques. De ce petit univers ordonnancé, anesthésié par la routine ne tarde pas à ressortir un désarroi diffus, celui d’une jeune femme et de son mari si vulnérables, dès qu’ils se trouvent seuls aux prises avec eux-mêmes. A nus, les voilà face à leur crainte, celle de la solitude, de la vieillesse, de leur propre finitude. Un même rapport à la vie et au temps s’esquisse. Plus que l’amour, voilà ce qui cimente leur couple. C’est ce qui donne à leur relation toute sa familiarité ; toute son étrangeté aussi. On peut en ressentir du malaise mais Naito se garde de jugements. Certainement par la proximité qu’elle entretient avec ses personnages et son histoire. Le fait que le mari soit mangaka et se nomme… Naito n’étant pas, bien évidemment, le fruit du hasard.



Beautiful World
Naito (Yamada)
Carabas coll. Alternative / 10,50 €

Chronique parisienne autour de deux jeunes adultes amoureux transis, Momo et Alex et du petit monde qui gravite autour d’eux.

Autant A l’ouest de Tokyo, donne une impression de vide et de vague à l’âme, autant Beautiful World dégage une sensation autre. On parle toujours de la vie mais cette fois-ci avec insouciance et passion. Normal. Momo et Alex s’aiment. Ils ont la vingtaine et sont trop occupés à goûter le présent pour penser à l’avenir. Naito suit leur flânerie avec son style si caractéristique, d’un trait nonchalant, agrémenté par moment de décors photos et de flous. Peu, voire pas de tension dramatique, les séquences se déroulent sans réelle continuité, quant au rythme, il n’est insufflé que par les faits et gestes des personnages. Momo et Alex portent l’histoire tout en se laissant porter par elle. Cette liberté de ton peut donner une impression de décousu mais l’accumulation de saynètes a son charme pour qui s’y laisse prendre. A chaque lieu, sa rencontre, sa confidence, sa conversation poétique ou triviale. Pour dire vite, Beautiful World c’est de la métaphysique de lavomatique, un lacis de dialogues insipides et d’envolées philosophiques interceptés au détour d’un comptoir ou d’une rue. La grâce dissimulée dans le vulgaire, voilà la beauté du monde nous glisse un brin ironique, Naito.  







Entre les draps
Sakurazawa (Erika)
Asuka (coll. Yuri) / 9 €

Un baiser échangé dans un bar et voilà que Minako découvre que l’amitié qu’elle porte à Suki n’est autre que de l’amour. Dés lors, Minako est prête à tout pour gagner son cœur quitte à coucher avec les amants de Suki pour la dégoûter des hommes.

Après Ebine Yamaji, Erika Sakurazawa intègre la collection "Yuri" des éditions Asuka. Même thème, l’amour entre filles, mais angle différent, puisque l’amour est ici à sens unique et ne dépasse jamais l’état du fantasme. Sakurazawa livre une belle variation sur la ritournelle meilleure amie, meilleure ennemie, en évitant de charger Minako qui est plus à plaindre qu’à condamner. Il n’y a jamais de vainqueur en amour, Sakurazawa le sait bien. Aussi l’attitude de Minako est perçue moins comme la volonté de faire du mal à Suki que de se rapprocher d’elle. L’étude de caractère est fine et, comme chez Yamaji, le ton échappe à la guimauve sentimentaliste du shôjo. Suki s’assume comme une jeune femme émancipée et désirable qui choisit ses amants, selon son bon vouloir. Elle est le point central d’un carré amoureux qui se forme et se déforme autour d’elle où pour une fois, les hommes paraissent comme des jouets manipulables à merci. Mais l’amour n’est pas qu’un jeu apprendra à ses dépends, Minako. Musset avait pourtant prévenu. On ne badine pas avec l’amour. Sakurazawa le confirme, avec brio.



Vampires t.1
(série en 2 tomes, en cours)
Osamu Tezuka
Asuka / 6,50 €

N’écoutant pas les conseils de sa femme, Tezuka décide d’embaucher un jeune homme bizarre à la Mushi, son studio d’animation. Mais ce garçon a un pouvoir des plus étranges…

A peine achevée la publication de Nanairo Inko (cf. Mang’actu #6), les éditions Asuka rempilent en nous proposant cette trilogie humoristico-fantastique signée entre 1966 et 1969. Le Dieu du manga ne s’est pas encore aventuré vers les territoires troubles du gekiga et c’est encore son pan optimiste et lumineux qui s’exprime. A son habitude, il surprend, cette fois, en s’intégrant comme acteur à part entière de la fiction, dans son propre rôle. Prétexte à des gags bien sentis, cette autodérision accroît l’intérêt de ce premier volume où l’on retrouve par ailleurs ce que l’on aime chez le Tezuka première manière. A savoir une apparente naïveté et la propension à télescoper ce qui à première vue n’a rien à voir. Ainsi, la prophétie et les sorcières de Macbeth jouxtent l’imagerie empirique (qui doit aussi bien aux superstitions païennes et récits légendaires qu’aux Monster-movies de la Universal…) et s’accommode d’une intrigue vague de film noir sur fond de clins d’œil, hommages et jeux avec le lecteur. Curieux fourre-tout, en fait, mais peu importe, puisque tout file à toute allure dans une frénésie qui n’a rien à envier aux cartoons survoltés admirés par l’auteur. Un rebondissement en chasse un autre, tout bouge tout le temps, rien n’est stable. Dopé par un dessin plus élastique que jamais, Vampires atteint facile son but, divertir. Et Tezuka sans forcer son talent remporte la mise. Une fois de plus.



Au temps de Botchan t.3
Sekikawa (Natsuo), Taniguchi (Jirô)
Seuil / 15 €

En 1909, alors qu’on enterre l’écrivain Futabatei Shimei, son ami Mori Ogai, l’inventeur du roman autobiographique à la japonaise, se souvient de leur rencontre, de leur vie…

Avec Au temps de Botchan, Sekikawa au scénario et Taniguchi au dessin s’immergent dans le bouillonnement intellectuel et littéraire du Japon de l’ère Meiji. En suivant le destin des écrivains les plus emblématiques de la période, ils dressent le portrait d’un pays désemparé face à l’avènement de la modernité. Ecartelé entre ses valeurs et le désir de suivre la marche du progrès, le Japon doit faire sa mue, mais doit-il pour autant renoncer à une identité que des siècles d’Histoire ont forgée ? C’est tout l’enjeu de ce récit où l’Occident s’impose comme un modèle jalousé qui met à mal des certitudes séculaires. S’ouvrir, au risque de perdre son âme, c’est aussi tout le dilemme auquel sera confronté le jeune Mori Ogai. Il devra faire un choix entre vivre pleinement son amour avec une étrangère ou souscrire à ses devoirs envers sa famille et sa patrie. La décision prise par Ogai aura valeur de symbole pour un pays qui ne tardera pas à se réfugier derrière un impérialisme guerrier. Botchan tire tout son intérêt de cette interaction entre parcours individuel et destinée collective. Cependant à trop être subordonné à son sujet, Sekikawa en oublie le souffle romanesque et la passion. A l’égal du dessin, le récit ne se dépare jamais d’une certaine froideur et souffre d’une approche un brin académique. Dommage. 

*

Pour les mordus de Taniguchi et de grands espaces, on signale par ailleurs la parution du troisième volume de la série Le Sommet des dieux aux éditions Kana (18 €) adapté du roman de Yumemakura Baku. Sorte de Premier de cordée japonais, ce manga est d’abord une ode à la montagne et aux hommes qui, par delà les époques, se sont mesurés à elle. La recherche d’un appareil photo prouvant que l’Everest aurait été vaincu dès les années 20, sert de vague MacGuffin à ce récit qui fait la part belle aux relations humaines. On qualifiera l’histoire de distrayante à défaut de mieux. Reste que les aventuriers en pantoufles seront certainement comblés.   


Nicolas Trespallé, janvier 2005
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Edité le : 08-02-05
Dernière mise à jour le : 07-11-13