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Haro sur l'Euro !

La monnaie européenne, rattrapée par la tourmente des subprimes, vient de frôler la catastrophe.

Haro sur l'Euro !

03/12/10

Euro : les marchés attaquent !

Vous avez aimé la Grèce ? Vous allez adorer l’Irlande ! Après avoir poussé Athènes au bord de la faillite, au premier semestre 2010, et contraint l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI) à voler à son secours, les marchés se retournent maintenant contre la verte Eire aux prises avec un déficit public abyssal de – 32 % du PIB totalement imputable au sauvetage des banques locales victimes de l’éclatement de la bulle immobilière.

Jean Quatremer, Libération

Les investisseurs (banques, assureurs, fonds de pension, fonds spéculatifs, fonds souverains, particuliers) craignent que ce pays ne soit plus capable de rembourser une dette en expansion rapide et exige donc des taux d’intérêt prohibitifs avant de lui prêter de l’argent, ce qui se traduit par des plans de rigueur destinés à redresser les comptes publics encore plus drastiques… Au final, ce sont les simples citoyens qui devront payer la facture (hausse d’impôts, baisse de salaire et de dépenses publiques, etc.).
C’est cela qu’on appelle la crise de la « dette souveraine » (la dette publique, celle des États), qui menace l’existence même de l’euro, la monnaie unique européenne. ARTE m’a demandé ainsi qu’à Jean-Michel Meurice, réalisateur, de la raconter dans un documentaire. Elle le mérite, car elle est largement passée inaperçue du grand public. Nous avons donc réalisé, dans un délai très bref (deux mois) un documentaire de 60 minutes qu’ARTE va diffuser le 7 décembre prochain au cours d’une soirée THEMA, avec un autre film que Jean-Michel et moi-même avons réalisé sur les origines de l’euro.


Au cours des prochaines semaines, je vais vous raconter sur ce site les divers épisodes de la crise de la dette souveraine, ainsi que le tournage de notre documentaire qui m’a permis de découvrir plusieurs aspects restés secrets d’un feuilleton de trois ans que j’ai couverts pour Libération. Nous diffuserons aussi des versions longues des entretiens que nous avons réalisés pour notre documentaire ainsi qu’un entretien que je ferai la semaine prochaine avec une équipe d’ARTE.

Pour comprendre ce qui s’est passé, il ne faut pas perdre de vue que la crise de la dette souveraine n’est, en réalité, qu’une des facettes de la crise qui a éclaté en août 2007 aux États-Unis avec les « subprimes ». Cette crise, d’abord bancaire puis financière, a touché le vieux continent en septembre 2008, au lendemain de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, contraignant les États européens à intervenir massivement pour sauver leur système bancaire, c’est-à-dire leur économie (car sans banque et sans crédit, plus rien ne fonctionne). En novembre 2008, cette crise financière a entrainé une crise économique sans précédent depuis 2009, obligeant là aussi les États à emprunter massivement pour soutenir leur économie. Résultat, en quelques mois, les dettes publiques ont augmenté de 30 %...

Et c’est là le plus beau de l’histoire : les marchés qui ont été sauvés par les États, alors qu’ils se sont mis eux-mêmes au bord du précipice par appât du gain facile, se sont alors inquiétés de cette explosion des dettes publiques. Mais uniquement dans la zone euro. Pourquoi ? Parce que quelques spéculateurs (des banques d’affaires comme Goldman Sachs ou des fonds spéculatifs) ont flairé la bonne affaire : ils ont pris conscience qu’aucune solidarité financière n’existait entre les pays de la zone euro, ce qui la rendait fragile et qu’ils avaient là un levier pour gagner de l’argent, ce que nul n’avait anticipé. Ils ont donc attaqué le maillon faible, la Grèce, dont le déficit était le plus important. Ils ont, pour ce faire, utilisé des instruments financiers complexes, les credit default swap (CDS), des assurances contractées par les prêteurs pour se garantir contre un défaut d’un emprunteur, mais qui se négocient indépendamment de la dette qu’ils assurent (c’est ce qu’on appelle un « produit dérivé ») dans la plus totale opacité. Ils en ont acheté à tour de bras pour faire grimper les taux d’intérêt (quand la demande est forte et l’offre faible) afin de créer une panique : si les taux des CDS grecs grimpent, c’est qu’il y a un problème, et s’il y a un problème, il faut donc se débarrasser des obligations d’État grec, ce qui fait monter les taux d’intérêt des emprunts grecs. Les spéculateurs prêtent ensuite de l’argent à la Grèce à un taux prohibitif et si Athènes fait défaut, ils gagneront grâce au CDS, CDS qu’ils peuvent aussi revendre beaucoup plus cher sans attendre la faillite. Pour accroitre la panique des marchés, ils se sont aussi mis à vendre de l’euro afin de le faire baisser (et de gagner de l’argent s’ils ont pris des positions à la baisse)...

La lenteur de la réaction européenne a permis à ces spéculateurs de gagner beaucoup d’argent puisque leur pari s’est réalisé : la Grèce a été obligée d’emprunter de plus en plus cher et l’euro a chuté de 1,50 dollar en décembre 2009 à 1,22 dollar en mai 2010… Finalement, la zone euro a fini par voler, en mai 2010, au secours de la Grèce en mettant à sa disposition 80 milliards d’euros (plus 30 milliards prêtés par le FMI) avant, pour éviter la contagion à d’autres pays, de créer un Fonds européen de stabilisation financière (FESF) doté de 440 milliards d’euros (il s’agit d’une capacité d’emprunts garantis par les États) auxquelles s’ajoutent 220 milliards prêtés par le FMI et 60 milliards que la Commission peut emprunter sur les marchés. Ce qui a calmé les marchés. Mais la crise couve toujours comme le montre la réplique irlandaise et peut-être demain portugaise.

 

Jean Quatremer
Libération

Edité le : 05-11-10
Dernière mise à jour le : 03-12-10