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Mode à Berlin

Un trio exclusivement féminin nous dévoile le rapport des Berlinois au vêtement, à la mode, au temps et aux activités qui s'en nourrissent.

> Le vintage roi

Mode à Berlin

Un trio exclusivement féminin nous dévoile le rapport des Berlinois au vêtement, à la mode, au temps et aux activités qui s'en nourrissent.

Mode à Berlin

Mode à Berlin - 01/07/09

Être vintage ou pas

Berlin ou la capitale d’un passé qui se conjugue au présent. Dans la ville, chacun cherche son style. De préférence plus que rétro. Car un élément fondamental unit les Berlinois dans l’adversité de la « branchitude » : le culte du vintage.

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Galerie photo

Uta Gayer vend des lunettes. Située dans un quartier paisible de Prenzlauer Berg, sa minuscule boutique, « Lunettes », regorge de présentoirs garnis de montures aux formes papillons ou carrées, aux couleurs sombres ou colorées. Dernier accessoire incontournable pour signer un look, les lunettes ont la vedette. Persol, Dior ou Wayfarer de Ray Ban, les prix des modèles originaux oscillent autour d’une centaine d’euros. 579 euros sont à débourser tout de même pour la légendaire Alpina M1. « Je suis davantage collectionneuse que vendeuse, » souligne Gayer. « Je fouine dans les brocantes en Allemagne ou je contacte les entreprises pour racheter les fins de série. » Stylistes, accessoiristes ou anonymes viennent musarder dans ses rayonnages : « les Berlinois n’ont jamais eu beaucoup d’argent. Mais ils sont très individualistes et soucieux de créer leur propre style. »

La tendance vintage à Berlin n’est pas seulement une mode mais un état d’esprit. Imprégnée d’histoire et conjuguant sans vergogne passé, présent et futur au fil d’une architecture iconoclaste, Berlin témoigne de sa passion pour la fripe et la récup. Dans les rues de Prenzlauer Berg ou Mitte, les passants ne rechignent pas à afficher un look fait de bric et de broc, mêlant allègrement Puma éculées ou foulards aux couleurs très RDA à des jean’s. Un style expérimental, fait sur mesure.

D’ailleurs les boutiques de deuxième main foisonnent. À Kreuzberg, chez "Colours", on paie sa fripe au kilo, 13,99 euros exactement. Chez „Humana“ à Frankfurter Tor, [l’équivalent d'Emmaüs, l’empire du "second hand" avec près de dix filiales disséminées aux quatre coins de la ville], des milliers de fringues d’occasion sont réparties sur cinq étages, dans un bâtiment typique de l’architecture soviétique. Sur la Helmotzplatz, dans le café-bar „Wohnzimmer“, c’est l’ambiance authentique d’un appartement de l’Est des années 60 qui fait office de décor : on peut siroter sa bière à la salle de bain ou discuter à la cuisine à la tapisserie douteuse. En 2003, avec la sortie du film GoodBye Lenine!, l’Allemagne connaissait sa vague d’ostalgie avec la recommercialisation des objets, meubles et tenues remontant à l’époque de l’ex-Allemagne de l’Est : voitures Trabant, blouses bleues des Pionniers [les Jeunesses communistes], chocolat Zetti ou champagne Rotkäppchen. Ce véritable marché du souvenir, accommodé à la sauce capitaliste, s’est depuis tari. Mais chaque dimanche, le Marché aux puces du Mauer Park ou celui de l’Arkonaplatz, à deux pas de l’ancien Mur, continuent d’attirer les hordes de touristes ou amateurs de vintage à la recherche de la perle rare : de la robe pailletée des années 20 à des pièces uniques de couturiers comme Vivienne Westwood, sans oublier les meubles d’intérieur d’Allemagne de l’Est.

À la station de métro Eberswalder straße, épicentre de l’ex-Berlin Est où une petite dizaine de friperies se concentrent dans un périmètre de deux kilomètres carrés, le magasin „Stiefel Kombinat“ vend des vêtements des années 60 et 70 mais aussi des lampes ou des objets typiques de la RDA. Selon la vendeuse Franziska, la motivation numéro un de ses clients se résume ainsi : « être spécial. Ne pas porter ce que l’on voit partout ailleurs. » Les fripes sont un bon moyen d’économiser sur son budget look, surtout en période de récession : « le vintage prouve que l’on peut créer une atmosphère ou un look avec trois fois rien. » Un esprit récup qui a toujours fait le charme de Berlin où l’esprit « geiz ist geil » [être radin c’est super] fait de la résistance.



L’inventivité à la place du porte-monnaie en guise de philosophie locale : cela plaît en majorité aux touristes, qui, à 60 % ou 70 %, représentent l’essentiel de la clientèle de ces magasins : depuis l’ouverture de lignes à bas coût avec Londres, Paris ou l’Espagne et l’excellent rapport qualité-prix de son hébergement, les étrangers affluent. En 2008, 7,9 millions de touristes ont visité la ville, une croissance de plus de 4,2 % en un an. Cécilia, 19 ans, originaire de Copenhague, vient à Berlin spécialement pour les fringues : elle fait une razzia dans les magasins d’occasion car « les prix au Danemark sont trop élevés. » Pour Capucine, 20 ans, Française en stage chez un marchand de disques : « J’aime bien mélanger les genres. Le style à Berlin est plus tolérant et extravagant qu’à Paris. En France, on est regardé de travers si on brise les codes. »





Pour Adelheid Rasche, historienne de la mode à la Kunstbibliothek de Berlin, le style berlinois qui était « très alternatif, très gauche », limite voyant ou mauvais goût dans les années 80, s’est « assagi », voire « uniformisé ». Quant à la notion de fringue vintage, paradoxalement elle est assez récente. « Cela fait une petite dizaine d’années que l’on a pris conscience du passé des vêtements. La tradition et le mode de fabrication sont devenus très importants. » L’essor du vintage à Berlin est aussi dû à un environnement socioculturel particulier : « depuis la réunification, la ville est envahie par une faune internationale, de jeunes, d’artistes, de personnes créatives avec une individualité très affirmée. » Ainsi, la moitié des 3,4 millions d’habitants de la ville a moins de 35 ans et 12 % viennent de l’étranger.

Autre facteur, selon Rasche : ce qu’elle désigne sous le terme « esprit fin de siècle ». Peut-être l’essor du vintage témoigne t-il d’une perte de foi dans l’avenir : « on a tout vu, on connaît tout alors on se réfère au passé. Pas un passé unique mais métissé, où l’on pique une pièce dans chaque époque. » Esprit déjanté des années folles, chic rétro ou baba cool, libre à chacun de mâtiner son style.



« Longtemps connus pour leur décontraction vestimentaire, les Berlinois ont enfin découvert qu’ils pouvaient aussi être chics, » juge de son côté Gerlinde, propriétaire du magasin « Cache-Cœur », ouvert depuis trois ans. Dans sa boutique, une robe en guipure blanche signée Alexander Mac Queen voisine avec une paire de chaussures Givenchy. Soie, tulle, satin, tafta, bustier baleiné ou jupons volumineux : Gerlinde ne vend pas de deuxième main mais du premier choix. Du véritable vintage de luxe. Atmosphère épurée, bibelots précieux et chaises design, la boutique regorge de trésors des années 50 à 70, dénichés directement chez les grands couturiers ou auprès de revendeurs spécialisés en Allemagne mais aussi à Bruxelles ou à Paris. Gerlinde, lèvres rouges et diction théâtrale, familière du "Swinging London" où elle a vécu des années, travaille beaucoup pour le cinéma ou les planches. Elle-même affirme avoir toujours porté du vintage, « même lorsque ce n’était pas à la mode. » Pour elle, vintage est surtout synonyme de qualité. « Dans les années 50, les vêtements n’étaient pas fabriqués pour tenir le coup une saison. On les gardait plusieurs années, si ce n’est une vie entière. » Beaucoup des visiteurs de « Cache- Cœur », bien que tentés, ont parfois des difficultés à acheter : « ce n’est pas forcément une question d’argent. Beaucoup n’ont pas suffisamment confiance en eux pour oser porter du vintage. » La différence est à ce prix.

ZOOM
Les soirées Bohême sauvage
Conséquence de la crise financière ou simple revival, les années folles font tourner la tête des nuits berlinoises. Entre charleston et absinthe, Berlin succombe à la vague du rétro chic, quelques soixante-dix ans après avoir été la Mecque de tous les artistes dans les années 20. « Die Szene » a remis au goût du jour l’esprit burlesque : cabaret, swing et dress code vintage obligatoire. Depuis deux ans, une fois par mois, les soirées Bohême sauvage sont organisées dans divers endroits à la mode de la capitale allemande. Le concept qui « marche plutôt bien » s’exporte déjà à « Vienne, Athènes et bientôt Paris. » 300 à 600 personnes, de tous les âges et de tous les milieux, se pressent en général pour assister à ce rendez-vous très couru des nuits berlinoises. Tarif : 12 euros   – un prix plutôt élevé –. Pas de discrimination, à condition de jouer le jeu : « je » doit être un autre et chacun doit se travestir, voire s’inventer une nouvelle identité.

Prune Antoine

CARNET D'ADRESSES

Cache Cœur
Schoenhauser Allee 174
+49 30 40 50 50 51

Stiefelkombinat
Eberswalder Straße 21/22‎
+49 30 51051234‎

Colours
Bergmannstr. 102,
+49 30 6943348

Humana
Frankfurter Tor 3,
+49 30 4222017‎

Lunettes
Marienburgerstraße 11
+49 30 34082789

Edité le : 18-06-09
Dernière mise à jour le : 01-07-09


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