La documentation pour le roman était énorme. Je n’en ai utilisé que 20%. L’idée a commencé à germer en 1995. Durant ce laps de temps, j’ai fait trois romans et un recueil « In Mémoriam », publié dans la revue NRF cet automne. Dans l’histoire, un tournant m’intéressait, le moment de la mathématisation au XIXe siècle. Je me dis que dans l’histoire des sciences, il y a un moment où l’approche intuitive est supplantée par la méthode. Le vrai enjeu social serait de retisser les liens avec les scientifiques. Comme le dit Deleuze, il y a trois modes d’invention, il y a l’invention du concept, l’invention esthétique et l’invention fonctionnelle qui serait la science. Ce que je regrette c’est que la science soit perçue comme une activité froide. Il y a beaucoup d’auteurs qui s’intéressent à la sociologie des sciences dans cette perspective, comme Bruno Latour.
"Je suis assez obsessionnel, des idées peuvent s’insinuer en moi pendant vingt ans. Les nuages, c’est un thème qui m’accompagne depuis l’enfance."
J’ai grandi au bord de la Loire, les ouvertures permettent de côtoyer les nuages. Le cauchemar serait d’habiter dans un endroit où il n’y a pas de fleuve ou des pays sans fenêtre, sans la mer.J’ai énormément coupé. L’histoire à la base devait aller du Néolithique à 2006. J’avais des post-it sur mon mur qui s’accumulaient depuis 1995. Il y avait un personnage au Néolithique, qui va se retrouver dans le trois, qui marchait, qui suivait un nuage. Le troisième roman est sur des gens qui marchent. Ça m’intéresse beaucoup. Je n’ai pas commencé à l’écrire mais tout est là. L’idée mûrit. Pour l’instant j’écris des poèmes. J’y suis venu tard. Je n’ai pas osé écrire des poèmes avant. Je me console en écrivant des romans conçus comme des poèmes.
Arte-tv.com : Le second roman
J’ai terminé le second roman avant que « La théorie des nuages » ne soit publié. Il sortira en septembre 2006 et s’intitule "Fils unique". Ce second opus fait partie d’une trilogie sur les rapports entre l’homme et la technique. Ainsi, en partant des confessions de Rousseau, j’ai écrit la biographie du frère disparu. C’est un roman picaresque, et non un roman historique. C’est un roman sur les commencements de la vie démocratique, ça se passe pendant la révolution. Le personnage est une sorte de double de Rousseau trafiqué comme Abercrombie dans « La Théorie des nuages. » Le frère de Rousseau devient un fabricant d’automates. Parce qu’il est horloger. C’est la question du rapport entre la mécanique et le vivant, notamment par rapport à la sexualité. Le XVIIIe pensait comprendre le vivant à partir de la mécanique.
L’individu démocratique c’est celui qui se croit fils unique, ou unique. En cette croyance, il ressemble à tout le monde. Cependant vivre sa vie, au sens le plus plein de l’expression me paraît fondamental. Le troisième portera sur le commerce avec en filigrane le thème de la prostitution. Il y a quelque chose de fondamental dans cette activité. Ne serait-ce que son rapport au temps, au corps. Mais ce roman évoquera la marche et il y aura des coureuses à pied. Il se terminera en 2012 lors des Jeux Olympiques à Londres.
Arte-tv.com : Comment avez-vous construit votre récit ?
J’ai attendu avant d’écrire. Je ne suis pas tombé dans le piège de l’autobiographie. Le récit est construit sur le modèle des Mille et une Nuits. Akira Kumo, le personnage du couturier est le conteur, il repousse l’échéance de la mort en évoquant ces histoires de nuages à Virginie Latour.
"J’ai toujours écrit au présent. Le présent permet le brouillage temporel du roman et sa légère anticipation."
Arte-tv.com : Il n’y a pratiquement pas de dialogues dans votre roman, pourquoi ce choix ?J’estime que je n’ai pas encore fait les livres que je devrais car il y a la question des femmes et j’aimerais faire un travail sur le dialogue. Je n’affronte pas la parole. Je préfère construire une histoire plutôt que déconstruire. C’est déjà tout un travail.
Arte-tv.com : Comment travaillez-vous ?
Je travaille tout le temps. Des idées de romans me traversent toujours l’esprit. Le prototype de l’auto-fiction n’est pas ce qui m’intéresse dans la littérature. J’aime raconter des histoires. Il m’est arrivé de faire des cours sur des éléments dont je me suis servi ultérieurement. Les anciens élèves qui ont lu « La Théorie des nuages » ont remarqué que j’avais déjà parlé de certains éléments en cours. J’ai fait un cours de cinéma dernièrement sur un film de Varda, « Cléo de 5 à 7 ». Et pour compléter l’étude, j’ai emmené mes étudiants dans le XIVe sur les trois décors principaux du film dont la Pitié Salpêtrière qui est un des lieux dans lequel se passe mon deuxième roman.
Arte-tv.com : Vous n’éprouvez pas le besoin de noter des idées, des phrases ?
Je n’ai pas de carnet. Je n’aime pas noter. Je me dis que si c’est important, je vais m’en souvenir. Si je veux écrire, je m’astreins à une discipline. Je me lève à six heures et je travaille toute la journée. Je n’aime pas écrire par à-coups et m’éparpiller.
"Finalement, je passe des mois et des mois sans écrire un paragraphe. Le roman je le fais de tête, il germe peu à peu dans mon esprit."
Arte-tv.com : Vous avez développé un nombre étonnant de personnages aux destins exceptionnels dont certains sont inspirés de personnes réelles. Où commence la fiction ?Le personnage d’ Akira Kumo est-il inspiré d’Issey Miyake ?
Il est né à Hiroshima comme mon personnage. C’est un artiste que j’admire beaucoup. Tous les couturiers ne sont pas des artistes. Mais Miyake a un rapport à l’art qui me paraît admirable. C’est un artisan qui connaît son matériau qui ne fait que des choses portables. Je suis très sensible à cette recherche de simplicité. C’est un vrai inventeur.
Arte-tv.com : Le personnage de Richard Abercrombie a réellement existé. Quelle est la part de fiction ?Pour le personnage d’Abercrombie, je me suis inspiré d’un homme qui s’appelle Ralph Abercrombie qui a fait deux fois le tour du monde pour les nuages comme dans le roman mais qui en est revenu totalement inchangé. Il a shooté lui-même un orang-outang, exploit dont il était très fier. Il a posé avec le cadavre. Cette photographie m’a inspiré pour la scène avec l’orang-outan dans la jungle indonésienne. J’ai fait beaucoup de recherches à Londres sur ce personnage. La British Library est très fournie. Dans la section des manuscrits rares, un ouvrage d’Abercombie est conservé dans lequel, sont collées minutieusement les photographies de ses voyages. Cet ouvrage m’a inspiré pour le protocole d’Abercombie mais la comparaison s’arrête là. Contrairement au personnage de mon roman, le vrai Abercrombie ne s’intéresse pas aux personnes. Quand il va en Indonésie, il parle de la même manière des singes et des indigènes. Il ne comprend rien à une époque où il y a des gens qui commencent à entrevoir autre chose.
J’ai découvert un truc sur un collaborateur de Darwin qui a étudié les orangs-outangs dans ce coin -là. C’est un personnage bien plus complexe que le vrai Abercombie et qui ressemble plus à celui de mon roman. Je l’ai découvert après. J’écrirais bien un petit livre sur cet homme. C’était un ami de Darwin. Darwin était sur son bateau le « Beagle » et écrivait son grand œuvre sur l’origine des espèces lorsqu’il reçoit un courrier d’Indonésie dans lequel, on lui fait part de la découverte du principe de la sélection naturelle. Darwin, affolé, se rend compte que cet homme est sur le point de publier un article et ainsi, de le devancer. Ils s’écrivent très courtoisement et Darwin publie pour ne pas se faire devancer, une version courte de « Sur l’origine des espèces ». Il aurait accouché de son invention à cause de cet homme qui allait le devancer, devenu ensuite un disciple de Darwin. C’était quelqu’un de très farfelu comme Newton qui a eu une vie invraisemblable. Il s’est intéressé à l’ésotérisme de même que Camille Flammarion soupçonné d’avoir écrit des bouquins sur l’ésotérisme. Je me suis rendu compte qu’il y a toujours un versant très irrationnel qui réapparaît tôt ou tard chez les scientifiques.
Arte-tv.com :Quant au personnage du peintre Carmichaël, il est inspiré de peintres tels que Turner, Constable ?
Ce personnage s’inspire de Constable. Constable a eu deux crises nuagesques au cours de son existence. Deux fois à à Hamsptead, il a peint exactement comme le personnage de Carmichael. Mais sans frôler la folie, ou la mort comme le personnage du roman. D’abord, il est croyant. Il s’autorégule, il voit que c’est trop vertigineux et il ne se penche pas. Il ne meurt pas et après, quasiment, il régresse. Dans la période où il fait des nuages, il arrive presque à des tableaux abstraits comme « Les Nymphéas » de Monet. Mais il arrête et revient à des tableaux plus réalistes, avec un horizon, une cathédrale… Il est régulé par son dieu. Dans le roman, ceux qui ne meurent pas de l’infini, ce sont ceux qui sont en quelque sorte sauvés par leur croyance en un Dieu.
Arte-tv.com : Les personnages féminins frisent parfois la caricature, Virginie Latour est un peu bête. Pourquoi cette simplicité ? Pour rendre le personnage plus crédible dans son évolution ?
Virginie Latour est un personnage rescapé de l’un de mes premiers écrits. Ça se voit d’ailleurs. Elle est traitée à plat. Elle vient du roman français si je puis dire. On m’a reproché d’avoir créé un personnage bête. Mais je ne suis pas d’accord. Je voulais faire un personnage qui soit mal parti, qui ne soit pas équipé au départ pour réussir sa vie. Quelqu’un comme tout le monde. Je suis très sensible dans la destinée féminine à cette question-là : vivre sa vie comme dans « Une chambre à soi » de Virginia Woolf. J’ai voulu montrer comment certaines personnes changent, évoluent grâce aux rencontres. Pour des raisons sociologiques complexes, c’est beaucoup plus le cas pour les femmes que les hommes. La plupart des gens n’ont pas la chance de pouvoir changer seuls. Ils dépendent énormément des circonstances.
"Dans la littérature française actuelle, il y a une délectation morbide à montrer qu’on ne peut pas changer. Et ça se vend, ça marche. La misère sexuelle. J’ai voulu montrer le contraire."
Le roman n’est pour moi aucunement misogyne. J’avais décidé tout de suite que je ne voulais pas que le couturier couche avec Virginie Latour. Je n’ai pas du tout développé le thème de l’initiation sexuelle.Arte-tv.com : Il y a au début du roman un passage très descriptif sur la vie de couple de Virginie Latour et son compagnon qui tranche sur le reste de l’histoire.
On m’a reproché la présence de ce passage. Pourtant, il y a quelque chose d’incongru. Ca fait appartement-témoin. C’est une trace de ce que j’aurais pu faire d’autre. C’est parodique. C’est facile d’écrire ça, je peux en faire des kilomètres.
Arte-tv.com : Avez-vous voyagé, connaissez-vous les endroits dont vous parlez. Le Japon, l’Indonésie… Les récits de voyage vous intéressent-il ?
Je n’aime pas voyager, j’aime séjourner. Dans la vie, j’ai toujours pensé qu’il fallait aller dans des endroits seulement lorsqu’on peut y séjourner et ainsi s’imprégner de la vie du lieu. J’adore Londres.
Arte-tv.com : Vous appréciez donc la littérature anglo-saxonne…
Oui, James Joyce, notamment. Ce que je préfère dans l’œuvre de James Joyce, même si c’est moins prestigieux dans la modernité, c’est « Dubliners ». « Dubliners » c’est une grand composition. Le compositeur qu’il était m’intéresse. « Ulysse » est plus virtuose. L’autre élément auquel je suis sensible dans la littérature anglo-saxonne, c’est la question de la nature et de la sensation. Pour moi, c’est absolument la même chose pour le Japon, c’est le côté élémentaire qui prime.
Arte-tv.com : Pensez-vous au lecteur lorsque vous écrivez ?
J’aime quand les lecteurs s’approprient des passages et en font quelque chose. Je n’ai pas de message à faire passer. Quand on écrit, on ne pense pas forcément à un lectorat en particulier mais je suis très attentif aux remarques que certains lecteurs ont pu me faire.
Arte-tv.com : Vous avez travaillé sur Queneau. Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’œuvre de cet écrivain ?
J’ai suivi un conseil de Paulhan, « si vous voulez écrire, prenez un auteur et épuisez-le. » Par exemple, l’équivalant temps et temps, temps historique et temps climatique, ça vient de Queneau. Il offrait une image de l’écrivain pour quelqu’un qui avait peur de ne pas pouvoir écrire. Queneau m’intéressait car il s’intéressait à des problèmes de composition.
Arte-tv.com : Quel extrait de votre livre jugez-vous le plus représentatif ? Que vous lisez en lecture publique ?
Le passage dont je fais souvent la lecture est celui de la mort de l’orang-outan dans la jungle indonésienne ou l’éruption du Krakatoa. Mais le cœur du livre pour moi est le passage des deux enfants japonais sur le chemin de l’école lors de l’explosion de la bombe à Hiroshima. Je l’ai écrit en premier et cette scène est fortement liée au cinéma d’Ozu. Dans « Gosses de Tokyo » et « Bonjour », il y a des enfants qui marchent sur la route de l’école avec leur cartable et leurs socques. « Gosses de Tokyo » est l’un des films qui m’a le plus marqué.
Arte-tv.com : Que vous reste-t-il du livre ?
Des lecteurs, et rien ne saurait me faire plus plaisir.
Propos recueillis par Alexandra Morardet, septembre 05






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Stéphane Audeguy est l’auteur de « La Théorie des nuages », son premier roman publié chez Gallimard. Et vendu à ce jour à 18.000 exemplaires. Un premier roman qui a su rencontrer son public. Agé de quarante ans, il a grandi à Tours et enseigne l’Histoire du Cinéma et des Arts dans un établissement public des Hauts-de-Seine. Lors de notre entretien, il évoque la genèse de son roman, l’histoire de ses personnages, la littérature anglo-saxonne, le cinéma japonais et les sujets de ses prochains romans.
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