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ARTE Journal - 24/05/12

Égypte-présidentielle : "des manipulations sont à prévoir"

La présidentielle égyptienne est-elle réellement pluraliste et libre ? L'armée qui est toujours au pouvoir en Égypte est-elle prête à collaborer avec les islamistes ? Comment la jeunesse, qui a porté la révolution, réagit-elle face à ce scrutin ? Pour réponse à ces questions, ARTE Journal s'est adressé à Hamed Abdel-Samad, islamologue, auteur et journaliste. Une interview réalisée par Alexandra Jaenicke.

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C'est la première présidentielle de l'ère post-Moubarak, peut-on réellement parler d’élections libres ?
Hamed Abdel-Samad : Elles sont aussi libres que des élections peuvent l’être dans un pays comme l’Égypte et dans l’état actuel des choses. On ne peut évidemment pas les comparer à des élections qui auraient lieu en Suède ou au Danemark. Mais pour le monde arabe, c’est tout de même une vraie nouveauté d’avoir douze candidats en lice sans savoir à l’avance lequel l’emportera, d’avoir douze candidats traités sur un pied d’égalité par les médias tout au long de la campagne et sans qu’aucune institution de l’État ne prenne officiellement position pour l’un d’entre eux. Ceci dit, le Conseil militaire, qui détient actuellement les pouvoirs présidentiels et qui organise ces élections, penche clairement en faveur de deux candidats : le général de l’armée de l’air Ahmad Chafid et Amre Moussa, l’ancien Secrétaire général de la Ligue arabe. Il peut donc y avoir des manipulations. Il y a trois candidats que je soupçonne d’être capables de manipulations : Chafiq et Moussa, que je viens de citer, et Mohammed Morsi, le candidat du parti polilique des Frères Musulmans. Ces trois-là ont les moyens d’acheter des voix et de manipuler les gens des classes les plus pauvres.

Si la victoire devait revenir au candidat des Frères Musulmans ou à Abdel Moneim Aboul Foutouh, qui est également islamiste, pensez-vous que l’armée accepterait ce résultat sans broncher ?
Hamed Abdel-Samad : L’armée poursuivra la partie de poker qu’elle a engagée depuis les élections parlementaires. L’armée essaie de voir jusqu’où elle peut aller, mais elle est soumise à la pression du peuple et du parlement qui est actuellement dominé par les Frères Musulmans. Je pars du principe que le Conseil militaire devra forcément accorder davantage de prérogatives au prochain président, même si, officiellement, ce n’est pas le rôle du Conseil militaire d’accorder des pouvoirs politiques. A partir du 30 juin, l’ensemble des prérogatives politiques reviendra automatiquement au président élu. Mais le Conseil militaire espère bien que ce nouveau président sera de son côté. Si le président élu convient au conseil militaire, il disposera de larges pouvoirs. Mais si c’est un islamiste qui l’emporte, à savoir Aboul Foutouh ou Mohammed Moursi, alors le Conseil militaire tentera de limiter ses prérogatives et d’empiéter sur ses pouvoirs.

De quels pouvoirs le futur président disposera-t-il ? Vous dites que cela dépend de qui sera élu mais le l'Égypte n'est toujours pas dotée d'une nouvelle Constitution.
Hamed Abdel-Samad : Nous sommes au cœur d’une partie de poker entre le Conseil militaire et le parlement. Le parlement, qui est dominé par les Frères Musulmans a fait en sorte que la nouvelle Constitution ne soit pas rédigée avant les élections. Les Frères Musulmans préfèrent attendre. Si leur candidat l’emporte, la nouvelle Constitution dotera le président de pouvoirs élargis. En cas de victoire du candidat de l’ancien régime, la confrérie religieuse optera pour le régime de la démocratie parlementaire avec un parlement disposant de davantage de pouvoirs que le président. Actuellement, le pouvoir exécutif est aux mains du Conseil militaire. Et tant que la nouvelle Constitution n’a pas été rédigée, tant qu’un nouveau président n’a pas été élu, les décisions importantes sont prises par le Conseil militaire. Pour le moment, le Conseil militaire tente d’amender la constitution provisoire de sorte à limiter les pouvoirs du nouveau président. Nous assistons effectivement à une partie de poker.

Certains candidats ont d’ores et déjà déclaré qu’ils contesterait la légitimité du scrutin, si le résultat ne correspond à leurs attentes. Pensez-vous qu’il y aura des manœuvres de ce genre, ou des mouvements de contestation, si l’un des candidats ne reconnaissait pas le résultat des élections ?
Hamed Abdel-Samad : La Constitution provisoire comporte un article qui stipule que le résultat des élections présidentielles ne pouvait pas être attaqué en justice. Cela a surpris tout le monde. Personne n’a compris pourquoi le Conseil militaire avait voulu un article de cette nature. Les observateurs politiques pensent que cet article, empêchant de contester le résultat du scrutin devant la justice, était destiné à protéger le candidat secret du Conseil militaire, un candidat qui n’a plus rien de secret, puisqu’il s’agit du général Chafiq. Mais le problème majeur du Conseil militaire n’est pas que le résultat des élections soit contesté devant un tribunal. Si Chafiq devait être élu à la suite de manipulations, le problème majeur serait que la rue s’embraserait à nouveau et que l’Égypte ne retrouverait pas l’apaisement. Les jeunes, qui ont manifesté par millions pour renverser le régime de Moubarak, au prix de nombreux morts et blessés, n’accepteraient pas l’arrivée au pouvoir d’un « Hosni Moubarak bis ». Et si tel était le cas, cela aboutirait à une deuxième révolution.

Quel est le sentiment des jeunes ? Ils n’ont pas de candidat désigné. Quelle est l’ambiance générale en Égypte ?
Hamed Abdel-Samad : En fait, les jeunes ont bien un candidat, mais il est relativement peu connu. Il s’agit de Khaled Ali, un jeune avocat qui a participé aux manifestations de la place Tahrir. Il vient du mouvement mais même à l’intérieur de ce mouvement, il n’est pas très connu. De plus, il manque de moyens pour faire campagne et pour se faire connaître dans les provinces. Depuis plusieurs mois, la jeunesse qui a fait la révolution est divisée. La stratégie du Conseil militaire, visant à désolidariser les jeunes et à les empêcher de se fédérer, a fonctionné. Aujourd’hui, les voix des jeunes se répartissent sur trois candidats : Aboul Foutouh, l’islamiste modéré, ou l’islamiste qui se dit modéré, le socialiste Hamdeen Sabahi, le candidat de la justice sociale et le jeune avocat Khaled Ali. Beaucoup de jeunes qui ont participé à la révolution savent que Khaled Ali n’a aucune chance de l’emporter, mais ils voteront tout de même pour lui pour envoyer un signal, pour montrer qu’ils sont présents et que même s’ils ne sont qu’un ou deux millions, ils veulent que leur voix soit entendue.

Quels sont vos pronostics pour le second tour ?
Hamed Abdel-Samad : Si tout se passe normalement, le deuxième tour devrait opposer Aboul Foutouh et Mohammed Moussa. Et d’après moi, dans ce cas de figure, Aboul Foutouh sera élu président. Mais on ne sait jamais ce qui peut se passer en coulisses. Les Frères Musulmans sont capables de manipulations, mais ils savent aussi mobiliser leur électorat. L’ancien régime disposait de ce qu’on appelé une « machine électorale », c’était l’une des spécialités du parti de Moubarak et elle permettait de mobiliser énormément d’électeurs. Cette machine électorale sera réactivée, et elle profitera essentiellement au général Chafiq.

De nombreux Égyptiens sont analphabètes, comment dans ces conditions peuvent-ils voter librement ?
Hamed Abdel-Samad : Beaucoup d’Égyptiens ne savent pas lire et nombreux sont ceux aussi qui vivent sous le seuil de pauvreté. Leurs suffrages sont souvent achetés, aussi bien par les Frères musulmans que par les partisans de Chafiq.

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Edité le : 23-05-12
Dernière mise à jour le : 24-05-12