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ARTE Journal - 14/08/12

Egypte: vers un nouveau partage entre le pouvoir et l'armée

Le maréchal Tantaoui écarté du pouvoir par le nouvel homme fort Morsi. Une nouvelle donne en Egypte. Qu'en pense l'ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Alain Gresh ? Arte Journal lui a demandé son point de vue sur la question.



La décision de M.Morsi d'évincer le chef de l'armée est elle surprenante ?

Oui elle était inattendue dans le sens où elle est arrivée très vite. On avait plutôt l'impression qu'après une période présidentielle, le pouvoir civil représenté par Morsi et les militaires s'observeraient, mais en même temps c'est vrai que la relative paralysie qu'entraînait cet équilibre devait amener M.Morsi à réagir, soit d'accepter la domination de l'armée, soit à faire quelque chose et je pense que ce qui s'est passé dans le Sinaï où l'armée a été incapable de jouer son rôle de défenseur dela sécurité du pays, je pense que ça a accéléré les choses.



Ces jeunes militaires sont mal connus : vont ils avoir le même pouvoir que les anciens en Egypte?


Il est clair qu'il y a une page qui est tournée, que l'armée va jouer un rôle moins important, ce qui ne veut pas dire que cela sera une armée du type armée française dans ses casernes. L'armée en Egypte est de toutes façons une puissance économique considérable : non seulement elle contrôle l'industrie militaire, mais elle contrôle aussi toute une partie de l'industrie civile. Elle gère les importations d'armes, elle gère la manne que donnent les Etats-Unis en aide militaire. C'est plus d'un milliard par an donc, ça reste une puissance économique avec laquelle il faudra compter. Cela reste aussi une puissance politique dans la mesure où l'armée est confrontée à des problèmes de sécurité grave et elle aura son mot à dire, mais en même temps, cela ne sera plus une armée toute puissante comme elle l'est depuis des années où elle se mêle un peu de tout. Donc il va avoir maintenant des tentatives de lignes de partage entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil, mais c'est incontestable qu'il y a une page qui s'est tournée en Egypte depuis 1952.


L'Egypte a vécu avec des militaires forts depuis Nasser

Oui ils ont vécu avec des militaires forts. En même temps, l'armée a joué un rôle différent. Quand l'armée était aux avants-postes, dans les dernières décennies, elle était très puissante mais elle ne gérait pas les affaires courantes comme elle les a gérées depuis la chute de Moubarak. En fait, ce qui est en question maintenant, c'est la ligne de partage entre les pouvoirs civils et militaires. On parle beaucoup du modèle turc, mais on oublie de dire que le modèle turc a beaucoup évolué au cours de ces trente dernières années. Un moment où elle dirigeait tout, et maintenant qu'elle a un pouvoir réel tout en étant soumise au pouvoir constitutionnel.


Le modèle turc, un exemple pour l'Egypte ?
Le problème est de savoir si l'Egypte va reconquérir sa place, car elle a beaucoup perdu les vingt dernières années. Elle était totalement marginalisée et c'est sûr que le succès ou non de l'expérience égyptyienne va peser sur l'avenir de ce qu'on a appelé le "printemps arabe". C'est là que cela se joue, bien plus qu'en Syrie. Si l'Egypte arrive à trouver un modèle de développement politique et économique, cela peut avoir des conséquences sur tout le pays. En gros, la Turquie et l'Egypte ont à peu près le même nombre d'habitants (80 millions), la production turque est trois supérieure à la production égyptienne, c'est à dire que le vrai défi que vont rencontrer les dirigeants égyptiens quels qu'ils soient , est le défi économique. C'est un pays qui a été pillé par ses élites, par les élites économioques autour de Moubarak. C'était vraiment un capitalisme prédateur ! Est ce que les élites seront capables de proposer un nouveau développement économique ? C'est surtout sur cette question que va se jouer l'avenir.

Interview: Sophie Rosenzweig pour ARTE Journal


Edité le : 13-08-12
Dernière mise à jour le : 14-08-12