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Cultures Electroniques

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Cultures Electroniques

Un article de Luc Schicharin - 03/11/09

Souterrain Porte V : Robots, hybrides, cyborgs.

Une nouvelle ère de mutation approche…


Au « Souterrain Porte V », le public a dû faire face aux mutations corporelles annoncées par les artistes, accepter les transformations technologiques de la chair, et affronter la vision glaçante des lendemains qui grincent… Zoom sur un des plus grand festival de body art en France, il s’est déroulé du 11 septembre au 3 octobre 2009 au T.O.T.E.M. de Maxéville.

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Cyberpunk is not dead !

L’avenir prédit par les artistes du « Souterrain Porte V » est parfois inquiétant, mais paradoxalement, on y trouve une certaine excitation… par inconscience peut-être, mais aussi par esprit de détournement. Qu’on ne s’y trompe pas, la scène underground n’est pas dupe, elle sait que si les progrès scientifiques sont effectivement sources de bénéfices pour tous, ils peuvent aussi provoquer des tragédies planétaires. Cependant, afin d’éviter de poser un jugement moral sur l’évolution possible du monde, les artistes tentent d’anticiper un futur incertain, mêlant l’optimisme au pessimisme et se concentrent plutôt sur une prévision esthétique des corps à venir. En effet, le festival de cette année mettait à l’honneur les robots, les hybrides et les cyborgs. Pour les subcultures contemporaines, ces trois entités interagissent avec l’humain et remettent en question les connaissances que l’on croit avoir acquises à propos de son anatomie, de ses capacités, de sa sexualité et de son identité.

Les robots. Des « ersatz » d’humains ?


Stickboy en performance à Bimbo Town à Leipzig le 07 novembre 09
De nombreux artistes ont représenté les robots comme des machines ressemblant aux humains, et réciproquement : l’installation de Franck Barnes (alias Robotcross) mettait en scène un concert de métal avec des robots qui imitent l’attitude des instrumentistes hard rock, entourés par une faune de danseurs déchaînés.
Electric-circus tentait de tromper la perception des spectateurs et de faire passer le robot Dirk pour un véritable mendiant. La ressemblance de cet automate « autonome » avec l’humain était surprenante, tout le monde s’y laissait prendre.


Exposition "Zircus" d'Anxiogene jusqu'au 21 novembre 09 à la Gare de Coustellet
Dans la performance «Dormir avec les poupées», Anxiogène confondait son corps avec ceux de mannequins démembrés de manière à ce que le spectateur ne sache plus si tel bras ou telle jambe est biologique ou synthétique.
La compagnie [array] a proposé une chorégraphie high-tech durant laquelle une performeuse interprétait des mouvements très particuliers au robot, par moment le public n’était plus tout à fait certain de l’humanité de cette étrange danseuse.
L’hybrid Film Festival a diffusé un clip vidéo très parlant autour de cette problématique des similitudes entre les robots et les humains : dans le court métrage de Wouter Stoter et Daniel Bruce, réalisé pour accompagner la musique « Good year for the robot » du groupe néerlandais Coparck, des scientifiques mettent à jour le système d’Alex, un « robot d’affaire » apprécié de tous pour ses performances et sa capacité à créer des situations très incongrues. Cette modification a pour but de rendre Alex émotionnel et, comme on pouvait s’y attendre, les savants programment les sentiments de l’androïde en lui faisant visionner des clichés hollywoodiens. L’opération fonctionne mais, du fait de cette nouvelle émotivité, Alex perd ses talents de « business-robot ». Curieuse coïncidence, les médias ont tendance à représenter les hommes d’affaire comme des personnes ayant, comme Alex, du mal à concilier la vie de famille et le travail…


Alors, le robot serait-il le miroir de l’humain ? La société fabrique-t-elle ses robots comme elle construit ses humains ? Avec des normes contradictoires qui correspondent aux exigences de plusieurs milieux de vie ? Comme le robot, l’humain doit être compétitif et sans cœur au travail, puis sensible et affectif au domicile conjugal. Cette polyvalence sentimentale et cette multifonctionnalité du corps sont particulièrement oppressantes pour les femmes occidentales de classe moyenne qui sont aujourd’hui écrasées entre les exigences du patriarcat, de la pornographie et du capitalisme.
Dans la série « Déni d’humanité », qui est accompagnée des textes de Christian Hedesseimer, Angélique Bègue critique une féminité complètement façonnée par le regard masculin, elle crée des autoportraits où son personnage est modifié technologiquement pour correspondre aux demandes d’une utopie machiste qui se traduit par une dictature esthétique, libidinale, intellectuelle et domestique.

Dans « Eternal in/out », Materia Prima reprend la métaphore de la robotisation à travers une représentation des attitudes excessives de l’humain : dans cette performance, les clones humains ont à peine le temps de naître qu’ils dépensent déjà leur énergie à la fête, à la défonce, au travail, au culte de l’apparence, au sexe, jusqu’à l’autodétruction partielle ou totale. La surenchère de vitalité déployée, emblématique de notre époque saturée, déshumanise les corps organiques : le reniement de nos limites biologiques fait de nous des robots toujours plus performants. La troupe du T.O.T.E.M. constate ce phénomène avec fascination ; ce long requiem à la fragilité charnelle est à la fois une contemplation de l’humain toujours sublime dans sa démesure, mais en même temps une mise en garde contre le suicide généralisé de l’humanité.

Les cyborgs. Quand la technologie pénètre l’humain…


D’autres plasticien(ne)s semblent utiliser la robotisation du corps pour affirmer qu’elle favorisera une subjectivité biotechnologique autogérée, celle du cyborg.
Dans la performance « Bleu Remix », Yann Marussich exhibe ses fluides corporels (larmes, salives, mucus, sueur) grâce à une colorisation chimique bleue qui marque le parcours lent des humeurs sur sa peau. Tout le long de l’œuvre qui dure environ une heure, le performer est enfermé dans une cellule aux parois transparentes, couché sur un siège dans la même position extatique, le regard fixe : c’est dans un calme imperturbable qu’il attend de prendre sa couleur bleue. Objet de toutes les curiosités, il intrigue un public voyeur qui finira par se déplacer autour de l’installation performative pour contempler de plus près les parties de l’anatomie qui se teinte plus vite que les autres. Grâce à cette technologie chimique bleue qu’il incorpore, le plasticien met en valeur des orifices (parfois microscopiques) qui suintent, créent une connexion entre ce qui est biologiquement produit à l’intérieur et rejeté à l’extérieur de l’enveloppe charnelle. La couleur artificielle des fluides qui sortent du corps de l’artiste, son attitude figée, entretiennent l’image d’un « devenir cyborg » induit par l’ingurgitation d’une prothèse liquide.


Par sa performance, Yann Marussich invente une nouvelle manière d’utiliser et de montrer la peau, il en est de même pour Lukas Zpira et le collectif Art-Kor qui exposent une chair tatouée, scarifiée, implantée... Dans « Hacktion II », les performers travaillent l’élasticité de la peau en l’étirant à l’extrême pendant une performance de suspensions. Cette épreuve dermique permet aux plasticiens de ressentir tout leur corps comme en lévitation et de soulever d’autres corps par la seule force de leur peau tendue. Une sensation impossible à obtenir avec de simples harnais, car c’est par la stimulation technologique de la chair qu’ils obtiennent l’illusion d’accomplir une prouesse corporelle. L’usage d’objet métallique pointu qui pénètre le corps pour lui faire vivre concrètement son incarnation et sa matérialité sensible implique une cyborgisation de soi. La technologie incrustée dans la peau permet à l’artiste d’expérimenter son Moi charnelle, de développer une conscience tactile de sa présence physique au monde.




Au « Souterrain Porte V », que ce soit au colloque, à l’exposition ou pendant les performances, le cyborg mettait aussi en avant des relations BDSM entre la chair et la technologie. Dans les illustrations de D-Grrr, les orifices du corps féminin sont remplis de godes robotiques qui gèrent sa sexualité avec « poigne ». Et dans les créations numériques de Yann Minh, ce sont encore les femmes qui sont déchirées, transpercées, attachées, écartelées par des machines suburbaines. Alors, où sont les hommes ? Auraient-ils disparus de la pornographie cyberpunk ? Peut-être est-ce les auteurs de ses images qui pilotent ses robots baiseurs et qui deviennent cyborgs par la projection dans leur fantasme masculin dans les machines encore virtuelles… Difficile d’interpréter cette « absence » des hommes, toujours est-il que l’usage (virtuel ou non) de technologie implique d’autres pénétrations corporelles possibles : le tatouage, les scarifications, le piercing, le branding, les implants et les suspensions. Le BDSM utilisent ces techniques de modifications corporelles pour produire une nouvelle forme de sexualité axée sur les relations de pouvoir : le dominant travaille la chair du dominé à l’aiguille, à la lame, au fer rouge et aux crochets, sur plusieurs parties du corps, pour produire une jouissance subtile axée sur l’intensité sensitive de la peau. La souffrance marque dans un premier temps la domination du dominant augmenté par les objets pointus, tranchants, chauds. Ce n’est que dans un second temps que le contrôle (puis la maîtrise) de la sensation finit par faire basculer l’ordre du pouvoir : la chair résistante du dominé reprend le dessus sur l’agressivité des objets techniques utilisés par le dominant et désactive la domination des machines et des cyborgs.

Chez Yann Marussich, D-Grrr, Yann Minh et le collectif Art-Kor, le corps est devenu cyborg de par son hybridation avec une prothèse liquide (l’ingestion d’une solution chimique bleue), technique (l’usage d’une structure mécanique qui soulève les corps) ou sexuelle (godes, robots baiseurs). Par leurs œuvres, les artistes rappellent que les ouvertures du corps (pores, bouche, narine, vagin, méat, anus, plaies…) ne sont pas anodines, elles induisent d’infinies possibilités de bio-connexions. C’est pourquoi le body art rêve autant d’une fusion entre les humains, les objets et les matières chimiques.

L’hydride queer. Pour une cyberculture « genderpunk » !


Certains artistes se sont intéressés à l’hybridation de l’animal avec l’humain, notamment à l’hybrid Film Festival où ont été diffusé « Reptil » de Pascal Stervinou, « Sous le signe du serpent » d’Arnaud Gautier, « The Eel » de Dominic Hailstone, etc.
D’autres ont exploré l’instabilité d’une identité corporelle humaine : « Transfiguration » d’Olivier de Sagazan s’attaque au visage (principale zone d’humanité aux yeux de notre société) en le déformant par diverses matières (peinture, argile, eau). Cette performance fait écho au besoin d’altérité, de métamorphose chez de nombreux individus, mais aussi à la faiblesse théorique d’une humanité qui se définit par son apparence.


Nous remarquons néanmoins qu’une place importante a été réservée à l’hybridation queer. Le mouvement queer émerge dès le milieu des années 80 dans une Amérique très emprunte par la cyberculture, en atteste des titres de textes fondateurs de la théorie queer comme « Manifesto for Cyborgs: science technology, and socialist feminism » de Donna Haraway (1985) ou « Technologies of Gender » de Teresa de Lauretis (1987).

Psychic TV seront en concert le 05 novembre au Grillen à Colmar
Les technophiles genderfucker de Maxéville attendaient avec impatience la performance Genesis P. Orridge, cet artiste/musicien « male to intersex » rend caduque la catégorisation binaire du genre, du sexe et de la sexualité. Malheureusement, ce dernier a dû s’absenter du festival, mais nous tenons malgré tout à aborder ici sa démarche. L’œuvre corporelle du plasticien bisexué a commencé lorsqu’il voulut fixer le sentiment d’unification des sexes qu’il ressentait lorsqu’il faisait l’amour avec Lady Jaye. Frustré de ne pouvoir ressentir cette fusion autrement que par l’orgasme, le couple d’artistes a décidé d’user du symbole des Gémeaux pour retrouver cette impression au quotidien : tout a débuté très simplement, par la recherche d’une symétrie vestimentaire, mais ce désir de ressemblance physique a pris un tournant décisif en 2003 lorsqu’ils eurent entamé une première chirurgie plastique pendant laquelle l’un et l’autre se sont fait implanter des prothèses mammaires. Quatre ans plus tard, Lady Jaye mourut prématurément d’une crise cardiaque, toutefois le projet des amants ne s’arrêta pas en si bon chemin car Genesis P. Orridge décida malgré tout de poursuivre sa mutation. Il se définit aujourd’hui comme un « pandrogyne » et a volontairement modifié son corps afin de devenir hermaphrodite. Il est désormais impossible de lui attribuer un genre féminin/ masculin ou de définir sa sexualité en fonction de ses partenaires puisqu’il est l’hybride parfait de l’ancien Genesis P-Orridge et de la défunte Lady Jaye. La technologie médicale et l’esthétique ainsi détournée au profit de l’art permettent au leader de Psychic TV de refuser les modèles de corps préfabriqués par les sciences humanistes et de se construire un troisième genre, celui du futur.

"Golgotha" de Steven Cohen au Centre Pompidou du 04 au 07 novembre et le 06 novembre sur ARTE Live Web
Le T.O.T.E.M. a aussi reçu le chorégraphe Steven Cohen et ses trois pièces majeures : « Dancing Inside out », « Made in South Africa » et « Chandelier ». Les performances de l’ex-plasticien sont également très influencées par la théorie queer. Son travail mêle quatre identités particulières qui forgent son individualité, son corps hybride la facette de l’homosexualité à celle de la judaïté, de la couleur de peau blanche et de sa nationalité sud-africaine. Le performer s’intéresse beaucoup à la question du territoire, il veut amener le théâtre dans la rue, et l’inverse. Par son accoutrement qui exagère l’esthétique déjà très kitsch du « drag queen », il aime se positionner comme un corps étranger dans l’espace public afin d’interroger le spectateur et susciter des réactions, quitte à se confronter à l’hostilité des passants et de la police. Il est très attentif à la manière dont les différents pays interagissent avec chacune de ses performances identitaires, ainsi remarque-t-il que la France est mal à l’aise avec la judaïté, tandis que les américains sont frappés de voir un africain blanc. A la différence de Genesis P. Orridge, Steven Cohen ne modifie pas chirurgicalement son corps, l’hybridité des signes identitaires du chorégraphe est à la fois marquée par son costume (vêtements, maquillage) et par la réaction du public, en fonction de sa nationalité, sa classe sociale, sa culture, etc.

"On pain and presence" de Felix Ruckert les 20 et 21 novembre à Schwelle 7 à Berlin et les 18 et 19 janvier 10 à Micadanses à Paris.
Dans « On Pain & Presence », une performance-conférence qui traite les rapports entre danse et BDSM, le chorégraphe Felix Ruckert et sa complice ont invité le public a décodé les identités de pouvoir et les postures de genre qui en découlent. Les auditeurs étaient ensuite conviés à tester la logique de la sensation dans le BDSM en participant à des petits jeux (de respiration, de voyeurisme, de douleur, etc.) qui devaient exercer nos capacités à gérer le ressenti intérieur en relation avec l’espace extérieur (les autres, le lieu, etc.). Ces expériences révèlent aux non adeptes à quel point ils connaissent mal leur corps, son fonctionnement organique et social. En ce sens, le BDSM flirte avec les interdits et les impensés sociaux pour aider l’individu à incorporer son corps, ses plaisirs, ses émotions et son rapports au monde. Dans un avenir proche, l’humain hybridera les sensations de douleur et plaisir, de domination et de soumission, de féminité et de masculinité, intérieurs et extérieurs, etc. Cela grâce aux jeux corporels du BDSM.
Cette faculté de pouvoir traiter les informations bio-culturelles du genre, de la race, de la sexualité, du pouvoir, de la sensation dans son propre corps affirme cette robotisation de l’anatomie qui est en mesure d’hybrider les signes identitaires. En effet, par l’usage d’artifice (maquillage), de prothèse (costume) ou de technologie (chirurgie), les artistes peuveut désormais programmer/déprogrammer, coder/décoder, crypter/décrypter ou encore construire/déconstruire leur corps, son image et l’interprétation qu’elle inspire aux autres. Ce n’est donc pas seulement le corps, c’est aussi sa représentation, qui est contrôlé par les artistes qui considèrent l’organisme comme un « robot in process », c'est-à-dire un cyborg. « Un troisième genre pour le troisième millénaire ! », telle pourrait être la divise de ces nouveaux artistes que nous qualifions volontiers de « genderpunk », en référence au cyberpunk des années 80.

Demain les technosapiens?

Le « Souterrain Porte V » a fait voyager ses spectateurs dans un univers cyberpunk très immersif, la foule a pu à la fois s’émerveiller devant des spectacles oniriques comme ceux de Lyle Doghead ou Lords of Lightning, des concerts polymorphes comme ceux de Dälek, Psychic TV et Lydia Lunch, et se fracasser l’esprit à réfléchir les mutations corporelles engageantes du monde futur !
Le public du T.O.T.E.M. sait aujourd’hui à quoi s’en tenir : sa descendance sera faite de robots, d’hybrides et de cyborgs.

Le festival

Souterrain Porte V - International Body Art Festival
du 11 septembre au 3 octobre 2009
au T.O.T.E.M à Maxéville
>> Le site officiel

Prochains rendez-vous


Lydia Lunch
30.10.09 - Cabaret Aléatoire, La Friche Belle de Mai, Marseille
20.11.09 - La Laterie, Strasbourg
24.11.09 - Mains d’Oeuvres, Paris
25.11.09 - La Poste A Galerie, Marseille

Psychic TV
05.11.09 - Grillen, Colmar

Steven Cohen
04>07.11.09 - Centre Pompidou dans le cadre du Festival d'Automne
06.11.09 - sur ARTE Live Web

Felix Ruckert
18 & 19.01.10 - Micadanses, Paris

Edité le : 27-09-09
Dernière mise à jour le : 03-11-09