Pourquoi donc les artistes d'hier sont-ils toujours ceux que l'on se plaît à encenser comme étant les plus grands ? Pourquoi a-t-on tant de mal à accueillir un jeune mu-sicien parmi les très grands ? La réponse est simple : ce qu'on a entendu la veille dans un concert ne paraît pas encore digne d'entrer dans la postérité, il faut un cer-tain recul pour qu'une prestation musicale prenne une dimension historique. Parmi les amoureux de la musique classique, il en est qui ne jurent que par des pianistes, chanteurs ou chefs d'orchestre morts depuis longtemps. À les entendre, Wilhelm Furtwängler surpasse tous ses pairs, rien ne vaut le Chopin d'Arthur Rubinstein, et il n'y aura plus jamais un ténor pour chanter Wagner comme le faisait Lauritz Mel-chior… Se complaisant dans la nostalgie du passé, ils passent leur temps à regretter des noms anciens et restent sourds à un présent qui peut être tout aussi captivant, sinon plus. Parmi les violonistes, Jascha Heifetz est toujours considéré comme le virtuose du 20ème siècle, celui qui savait tout faire avec une étonnante facilité. Et quand on cher-che une brillante interprétation des Sonates et Partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach, les mains se portent presque automatiquement vers la collection Heifetz. De fait, la rare douceur de son vibrato, sa brillante technique, cette façon divine d'aborder l'œuvre dans l'enregistrement de 1952 (Heifetz est né en 1900 en Russie et mort en 1987 à Los Angeles) sont plus que convaincants. Mais si on com-pare avec certaines interprétations de Bach qui nous sont proposées aujourd'hui par de jeunes violonistes, on constate avec surprise qu'ils sont tout aussi brillants, peut-être même meilleurs. Ainsi par exemple, le violoniste allemand Christian Tetzlaff (né en 1961), qui a enregistré ces œuvres il y a huit ans chez Virgin Classics/EMI, les interprète de façon techniquement très brillante, avec une expression à la fois grave, éloquente et convaincante.
La révélation est plus forte encore avec les débuts discographiques de Hilary Hahn : en 1997, cette jeune fille enregistre un premier album CD où figurent la partita en mi majeur, la partita en ré mineur (avec la Chaconne) et la sonate en ut majeur de Bach. Quiconque ne saurait pas qui est en train de jouer aurait bien du mal à deviner qu'il s'agit d'une adolescente de dix-sept ans, tant elle maîtrise avec aisance ces œuvres pour violon pourtant réputées comme figurant parmi les plus exigeantes, à la fois sur le plan technique et musical. Son jeu révèle combien la technique du violon a évolué au 20ème siècle. Chez Heifetz, on sent encore la superbe du virtuose qui maîtrise par-faitement les œuvres les plus ambitieuses du répertoire. Hilary Hahn, elle, aborde les immenses difficultés avec un naturel déconcertant : doubles cordes, arpèges, gam-mes, tout lui réussit à la perfection, avec une pureté des intonations qui semble aller de soi, comme si c'était un jeu d'enfant.
Dès sa plus tendre enfance, Hilary Hahn a grandi avec Bach. Dans le livret de son album CD, elle écrit que partout où elle allait, elle emmenait avec elle les sonates et partitas de Bach. On la croit d’office à l'entendre jouer. Par la technique de son jeu comme sur le plan musical, ses interprétations dégagent une grande sérénité, en même temps qu'une concentration empreinte de gravité. Rien dans son jeu n'est sur-fait : elle joue avec une fougue et une candeur toutes juvéniles, et interprète les œu-vres avec une décontraction qui fait plaisir à voir et une vraie sénérité intérieure. Les mouvements lents, comme la loure dans la partita en mi majeur ou l'adagio dans la sonate en ut majeur, ont la respiration merveilleuse du cantabile ; dans les gavottes, les courantes et les gigues, elle fuit la grandiloquence et les effets de style pour arti-culer son jeu autour du thème initial de la danse. La Chaconne est déclinée dans un rythme mesuré, avec un phrasé ample et harmonieux. Tout se succède de façon or-ganique, tout s'imbrique avec une limpide cohérence. Elle insuffle à la musique de Bach ce dont elle a besoin pour reprendre vie, corps et âme... Et s'en tient là. Libre au mélomane, s'il le désire, de chercher le mystère… Son approche de l'interpréta-tion est entièrement dénuée d'artifices, sobre et sensible à la fois.
Toujours dans le livret de son CD, Hilary Hahn raconte que pendant un concert au Texas il y a quelques années, elle a eu comme une révélation : pour la première fois, dit-elle, elle a vraiment entendu ce qui se passe dans la Chaconne sur le plan har-monique. Cela fait penser à l'habituel bla-bla des textes publicitaires, c'est vrai. Mais il se peut aussi qu'une musicienne de grand talent ait réellement trouvé sa maturité avec et par Bach. Hilary Hahn continuera encore longtemps à enchanter le monde de la musique classique, et pourrait faire de l'ombre à plus d'une légende confirmée.
Hilary Hahn joue BachPartita n° 3 en mi majeur BWV 1006
Partita n° 2 en ré mineur BWV 1004
Sonate n° 3 en ut majeur BWV 1005
Sony Sk 62793








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