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Le Procès Céline

Cinquante ans après sa mort, Louis-Ferdinand Céline n'en finit pas de susciter la controverse.

> Un écrivain très controversé

Le Procès Céline

Cinquante ans après sa mort, Louis-Ferdinand Céline n'en finit pas de susciter la controverse.

Le Procès Céline

02/11/11

L’art de Céline, une « petite musique » mortelle

par Antoine Peillon


Génie littéraire ou raciste impénitent ? Empoisonneur des masses ou artiste inoffensif ?
Il est des cas où le fond est indissociable de la forme : le style de l'écrivain ne saurait masquer "un antisémitisme exterminationniste, un nazisme et un collaborationnisme parmi les plus conséquents des années 1930 et 1940", nous explique Antoine Peillon.

De « révolution littéraire » à « petite musique », le style de Louis-Ferdinand Céline bénéficie, depuis son Voyage au bout de la nuit (1932), de formules d’encensement qui frisent, parfois, l’adulation hystérique.

Citons Gaëtan Picon, par ailleurs excellent critique d’art, qui lit – positivement - dans Le Voyage « l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé ».

Certes, lors de la parution de Mort à crédit, en 1936, qui consacre l’usage, par Céline, de l’argot, de phrases tronquées, exclamatives et syncopées par la multiplication des trois points de suspensions, et qui précipite encore un peu plus le lecteur dans une perspective péjorative, voire nihiliste, de la vie, quelques supporters du Céline de la première heure ravalent, plus ou moins tardivement, leurs applaudissements en première lecture.

Dès lors, Elie Faure, le grand historien de l’art, estime que l’écrivain « piétine dans la merde », tandis que Simone de Beauvoir affirme, en 1960, qu’elle-même et son compagnon Jean-Paul Sartre avaient relevé dans Mort à crédit « un certain mépris des petites gens qui est une attitude préfasciste . André Breton, quant à lui, exprimait en janvier 1950 son « écœurement » à la lecture du premier tiers du Voyage, déjà…


Il n’empêche, la liste est longue, depuis le retour en grâce de l’écrivain collaborationniste, en 1951, des noms de critiques et littérateurs en vue qui, comme Philippe Sollers, clament leur adoration, jusqu’au grotesque : « En réalité, sur fond de tendresse désespérée, il est facile d’identifier le crime fondamental et médical de Céline : il fait rire. » (Sollers, dans Le Monde du 19 novembre 2004).

Dans cette veine, la position la plus sérieuse est tenue par Henri Godard, ancien normalien, agrégé de Lettres, auteur d’une thèse de doctorat d’Etat sur Céline (Paris IV, 1984), publiée en grande partie dans son livre-socle, La Poétique de Céline. L’idée principale, unique en vérité, est qu’il y a deux Céline, bien sûr contradictoires : le raciste délirant, d’ailleurs inoffensif, et le génie libérateur de la littérature française… L’un est irréductible à l’autre, et réciproquement, mais, finalement, le seul qui compte, c’est l’artiste.


Extrait du documentaire "Le Procès Céline"

L’honneur revient à Jean-Pierre Martin, professeur de littérature à l’université de Lyon II, et à son Contre Céline, d’avoir démonté le mythe tocard du « Grand écrivain » forgé, surtout depuis les années 1970, par les « célinifiés » Henri Godard, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Frédéric Vitoux, et d’avoir démontré combien celui-ci a été construit laborieusement par Céline lui-même, dès la Libération, pour tenter de se blanchir du péché mortel de son antisémitisme exceptionnellement délirant.

Son Contre Céline fait tomber le masque : « “Le style contre les idées”, prétend Céline. Contre les idées, vraiment ? Le style n’est pas là pour les contrer – plutôt pour être tout contre elles, pour mieux les transporter, en contrebande, dans le métro émotif. D’ailleurs Céline a-t-il vraiment “des idées” ? Il en a une, fixe, qu’il a toujours clamée haut et fort, c’est le racisme biologique. »


Ce qui pose principalement problème dans la rhétorique adulatrice du « style », c’est qu’elle glisse toujours, immanquablement, jusqu’à la dénégation du véritable « crime » de Céline : un antisémitisme exterminationniste, un nazisme et un collaborationnisme parmi les plus conséquents des années 1930 et 1940.

Extrait du documentaire "Le Procès Céline"


Enfin, il est absolument nécessaire (cela n’est pratiquement jamais fait) de relever qu’il y a des traces très nettes d’antisémitisme dans les soi-disant « chefs-d’œuvre » publiés en Pléiade, et qui ne choquent visiblement presque personne : du « youpinium » de L’Eglise (1926) à « l’air youtre » ou à « la tronche sémite » de D’un château l’autre (1959), en passant même par la « musique négro-judéo-saxonne » du Voyage (1932), le lecteur honnête peut pourtant suivre la partition réelle d’une « petite musique » qui, en vérité, « piétine » la vie. CQFD !

Antoine Peillon

>> Antoine Peillon (a publié Céline, un antisémite exceptionnel, aux éditions Le Bord de L’eau, en mai 2011)
>> Blog d'Antoine Peillon

 

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Sélection bibliographique

Edité le : 10-10-11
Dernière mise à jour le : 02-11-11