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Interview de - 29/05/08

Dominik Graf

Réalisateur du téléfilm « Vœux et sacrifices » (sur ARTE vendredi 30 mai 2008)


Un acte d’amour spirituel

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En automne 1818, l’écrivain Clemens Brentano, qui ne veut plus être poète, rend visite à Anna Katharina Emmerick, une religieuse qui porte les stigmates du Christ. Brentano veut se faire le chroniqueur de ce mystère et consigne pendant plusieurs années les visions de la nonne. Voilà pour les faits historiques tels qu’ils ont été repris dans le roman de Kai Meyer. Pourquoi avez-vous tenu à en faire un film ?
Le roman de Kai Meyer « Das Gelübde » (Les Vœux, non édité en français) décrit les échanges intenses entre Brentano et la nonne. Dans le récit de Meyer, le poète n’avait pas encore cédé à la religiosité alors qu’en réalité, Brentano s’était déjà converti au catholicisme avant d’arriver à Dülmen en Westphalie où il devait rencontrer la nonne. Chez Kai Meyer, la confrontation entre les deux personnages sur le débat entre religion et athéisme occupe donc une place prépondérante. Mais au second plan, nous retrouvons une relation de plus en plus intense qui touche presque à la relation amoureuse, si toutefois on peut parler de relation amoureuse dans ce contexte. Mon film s’inspire plus des faits historiques. Autrement dit : Brentano va voir la nonne, mû déjà par un sentiment religieux très fort et il veut couper avec son passé de poète. Il voulait se consacrer entièrement à l’écriture de thèmes religieux comme les visions de la nonne et les miracles du Christ. Mais pendant les longues années de la relation entre ces deux personnages, cette seule motivation s’est révélée insuffisante. Il y a eu beaucoup d’hésitations. De nombreuses disputes entre Brentano et la nonne sur les propos tenus pendant ses transes. Le poète en Brentano a fini par s’exprimer tout de même un peu en donnant de la couleur à ses notes. Mais je crois qu’à la fin, ces deux personnages ont dû très bien s’entendre.
Cette histoire vous a fasciné ?
La situation en elle-même, oui ! J’étais vraiment intrigué par cette idée qu’un artiste choisit de ne plus être artiste, mais qu’il veut couper une fois pour toute avec le fardeau de sa force d’expression et le besoin de mener une vie d’artiste. Il veut se soumettre avec joie à quelque chose de plus élevé, alors qu’il se ment en quelque sorte à lui-même. Il reste évidemment un artiste et continue à fignoler ses textes, quitte à exercer son art sur les miracles du Christ. Ce chemin depuis la volonté d’être le littérateur des miracles divins jusqu’à l’homme qui reste en définitive le Brentano qu’il a toujours été, c’est une évolution que j’ai trouvé vraiment fascinante.
Brentano semble être en proie à une crise existentielle dans laquelle il a besoin de se raccrocher à la foi « comme d’autres à une drogue », comme il dit lui-même dans une des scènes. Est-ce que les stigmates et la passion d’Anna représentent pour lui une sorte de rédemption qui doit l’aider à trouver sa voie pour une vie meilleure ?
Je crois que les stigmates véhiculent pour lui une image de pureté qu’il espère retrouver dans la foi. Ce sang qui jaillit du plus profond de l’être, c’est le sang du Christ en quelque sorte. Selon moi, il s’agit aussi de l’expression mystique d’une dimension corporelle, mais dans un esprit de pureté. Dans la religion catholique, le corps est toujours lié à quelque chose d’impur alors qu’ici, dans ce mystère du sang, le corps devient l’expression d’une pureté religieuse, chrétienne. Ce n’était pas la première crise existentielle de Brentano. Il en avait tout le temps. Je pense qu’il avait simplement besoin de s’appuyer sur quelque chose de plus grand que lui-même. La foi et la chrétienté par exemple, quelque chose à quoi il pouvait se raccrocher. Cent ans plus tard, il aurait peut-être choisi le communisme. C’est un homme, pris à un moment donné de sa vie, qui a besoin d’un idéal voire d’une idéologie pour arriver à prendre un minimum de recul par rapport à lui-même. Pour être à nouveau en accord avec lui-même.
Le cas de la nonne, béatifiée il y a quelques années par le pape Jean-Paul II, avait fait l’objet à l’époque d’une enquête par les autorités prussiennes très attachées à la philosophie des lumières et au rationalisme. Les Prussiens ne sont pas parvenus à prouver qu’elle simulait ou s’adonnait au charlatanisme, alors qu’ils ne demandaient pas mieux que de la confondre. Un tel miracle est-il possible ? Est-ce à dessein que vous ne répondez pas à cette question dans le film ?
Oui. Je ne voulais pas rejoindre le camp de ceux qui vont crier à la charlatanerie, ni de ceux qui disent : « Bien sûr, tous ces miracles étaient parfaitement authentiques. » Ce n’est d’ailleurs pas une question essentielle dans la confrontation entre ces deux personnages selon moi. Il s’agit beaucoup plus d’une rencontre spirituelle. Un acte d’amour spirituel entre deux personnes beaucoup plus proches qu’elles ne l’auraient imaginé au début. Une proximité telle qu’il importe peu en fin de compte qu’elle endure réellement les stigmates du Christ ou qu’elle soit victime d’une maladie comme l’hystérie.
Nous assistons à une sorte de relation amoureuse par procuration entre Brentano et la sœur d’Anna. Est-ce que l’on peut voir les choses de cette manière ?
Oui, tout à fait. La sœur illustre bien le fait que Brentano finit par sortir de sa vision idéaliste, de sa glorification de l’expérience mystico-religieuse pour redescendre avec les deux pieds sur terre.
Nous savons aujourd’hui qu’un excès de rationalisme, un excès d’esprit de lumières, peut être contre-productif. Brentano souligne même dans le film qu’à travers ses notes sur les miracles du Christ il veut servir le mouvement de la « Gegen-Aufklärung » opposé au rationalisme des lumières. Est-ce que dans l’absolu nous avons besoin de tels mystères ?
Nous avons continuellement besoin de tels mystères. Nous sommes menacés par un rationalisme qui risque de tarir les sources de la vie spirituelle, qu’elle soit religieuse ou plus simplement issue de nos aspirations spirituelles. Les structures de la vie quotidienne, les structures de la société, les structures de l’économie, toutes ces choses nous menacent en permanence. Je suis certain que nous avons besoin de tels mystères. Cela dit, je ne veux pas faire de sectarisme. Mon propos n’était certainement pas de faire du prosélytisme religieux. Comme souvent chez l’être humain, la balance a tendance à pencher du côté diamétralement opposé de l’effet voulu. Je pense que le rationalisme et la spiritualité doivent s’équilibrer pour que la société puisse se développer sainement.
Votre film ne privilégie en effet ni le courant de la philosophie des lumières des Prussiens ni le contre-courant de l’église catholique. Quelle est votre position à titre personnel ? Pour vous, ces miracles sont-ils possibles ?
(rire) Disons, que je ne serai pas autrement surpris si de tels miracles existaient réellement. Cela dit, je les relierai sans doute aux profondeurs infinies des miracles du psychisme humain en prise avec le corps. Je ne les attribuerai pas à quelque puissance supérieure. Les hommes ont une capacité incroyable à faire des miracles. C’est une voie encore peu explorée.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser
Vendredi 30 mai 2008 à 21h00
Voeux et sacrifices
(Allemagne, 2007, 89mn, VF)
ARTE/WDR
Réalisateur: Dominik Graf
Image: Michael Wiesweg
Musique: Florian van Volxem, Sven Rossmann
Montage: Claudia Wolscht
Acteur: Anke Sevenich, Maren Eggert, Misel Maticevic, Nadja Becker, Philip Quest, Tanja Schleiff, Waldemar Kobus, Arved Birnbaum (Le père Lambert), Johann von Bülow (Le curé de Dülmen), Michael Abendroth (Monsieur von Salm)
Auteur: Dominik Graf, Markus Busch
Costumier: Barbara Grupp
Décors: Claus JuergenPfeiffer
Maquillage: Nannie Gebhardt-Seele, René Jordan
Production: ARTE, Bavaria Film GmbH, Colonia Media GmbH, WDR
Producteur: Michael Hild, Winka Wulff
Rédacteur: Andreas Schreitmüller, Wolf-Dietrich Brücker
Son: Wolfgang Wirtz

Rediffusions :
03.06.2008 à 01h15

Edité le : 27-05-08
Dernière mise à jour le : 29-05-08