Et le voilà : un petit bonhomme menu passe la porte d’une winstub et se dirige vers la serveuse pour lui dire qu’il a rendez-vous avec une journaliste. On pourrait presque le prendre pour un prof avec son cartable en bandoulière. Il se retourne, me voit et m’adresse un sourire affable, presque timide. Sa poignée de main est douce mais non sans force, agréable. Dimitri, c’est aussi une drôle de coiffure à la beatle ; de brune elle est devenue grisonnante mais c’est bien le seul changement intervenu au cours de sa longue carrière. Originaire du Tessin, il est depuis longtemps célèbre au-delà des frontières de la Confédération ; le grand petit clown d’Ascona a charmé les publics de Paris, New York, Tokyo ; on s’est pressé pour le voir en Australie, en Amérique du Sud, en Chine ; sous le chapiteau du Cirque Knie, du Big Apple Circus et de bien d’autres, mais aussi seul et sur les planches.
Assis face à moi, il parle et parle, s’arrêtant parfois « pour réfléchir un peu, donner une bonne réponse ». Est-il un homme de réflexion ? « Oui, c’est vrai ». Pourtant Dimitri n’aime pas avec le cliché tant ressassé du clown triste – ce qui ne l’empêche pas d’être préoccupé par les grands problèmes actuels : « On ne peut pas passer sa vie entière à rire et à faire des blagues ». Seulement voilà, il s’est très tôt rendu compte qu’il n’y avait pour lui de plus grand bonheur que de « faire rire une femme jeune et charmante ».
Dimitri est clown par toutes les fibres de son corps, tous les replis de son âme. Il l’a toujours été et le sera toujours. D’ailleurs il n’y a pas d’autre solution : « être clown c’est un engagement total, ça ne se fait pas à moitié ». Rien d’étonnant donc à ce que de moins en moins de jeunes soient prêts à se sacrifier – mais quelle joie pour lui quand l’un ou l’autre des élèves de l’école qu’il a créée en 1975 à Verscio (Tessin) se destine à la carrière !
Dimitri a appris à l’âge de sept ans que la clownerie pouvait être un métier. Son enthousiasme fut sans bornes. Il s’est tracé un chemin et il l’a suivi, apprenant un peu par hasard le métier de potier ; avec l’argent gagné à modeler la terre, il a pris des cours de ballet et d’acrobatie, de théâtre, de musique et de danse. En 1954, il rencontre à Paris le mime Marceau et devient son élève, puis membre de la troupe en 1958. Marcel Marceau avait toujours été son idole « et je m’étais dit que je voulais faire la même chose que lui, mais en tant que clown : mettre en scène tous les univers clownesques ». Et c’est ainsi que Dimitri, à la fin des années 1950, de retour au Tessin, monte seul sur les planches. Modeste mais non sans une certaine fierté, Dimitri affirme qu’il est le seul clown à être passé du théâtre au cirque. C’est en 1970. Fredy Knie Senior, directeur du cirque national suisse du même nom, voit le clown sur scène et sa décision est prise : il le veut sous son chapiteau. Dimitri tourne trois fois avec le Cirque Knie, deux fois accompagné de son épouse Gunda et de quatre de ses cinq enfants. « Le cirque, c’est la vie de bohème avec un petit côté bourgeois : c’est un village mais un village ambulant ». Dimitri s’y sent chez lui et ses enfants aussi ; d’ailleurs ils ne tardent pas à attraper le virus. David et Masha font leurs études à l’école des artistes du cirque de Budapest, sont engagés par différents chapiteaux et tournent, eux aussi, autour du monde. Puis ils font le chemin inverse de leur père, ils quittent le manège pour les planches - à peine les ont-ils une fois senti sous leurs pieds.
Une idée bien faite pour plaire à Dimitri pour qui l’art est essentiel : il peint, il lit, il visite les musées et compte (ou a compté) parmi ses amis des écrivains comme Günther Grass et Max Frisch. « Je me nourris d’art, je m’en délecte comme d’un nectar » dit-il. Dimitri qui, dans ses jeunes années, maîtrisait le salto mortale et dansait sur une corde raide, et qui aujourd’hui, à près de 70 ans, s’amuse encore à faire la grimpette sur le dos des éléphants, n’est pas qu’un artiste de variété : poète, il cite volontiers Henry Miller : « le clown est un poète ambulant ».
Sur scène, Dimitri fait disparaître les limites entre cirque et théâtre. Le clown de manège fruste, trébuchant et crachant ses dents l’une après l’autre verse volontiers dans le comique de langage subtil. Sa « Nonna », qui n’est autre que la grand-mère originaire de tous les comédiens, enveloppée dans ses ruches, charme son public aujourd’hui comme il y a 20 ans.
Dimitri a eu une vie si riche qu’il ne peut tout raconter en quelques heures, encore moins en 80 minutes. Mais c’est la durée d’enregistrement de la bande. C’est aussi la durée du documentaire signé Friedrich Kappeler qui vient juste de sortir dans les salles helvétiques. Lors de la première de « Dimitri – Clown » à Zurich, il a été un peu frustré, affirme-t-il. Il avait encore tant de choses à dire …
Mais ainsi, il peut encore rêver – rêver de tourner son propre film, une œuvre tragi-comique, poétique, sur un chef de gare - un film muet. Kaurismäki ne l’a-t-il pas fait ? « Alors j’ai dit à mon producteur : tu vois, Kaurismäki arrive, tourne un muet et fait un tabac, penses-y un peu ».
Maike van Schwamen pour le mensuel « ARTE Magazin ».






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