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Mise en perspective : Turquie - 31/03/10

Des efforts tangibles et concrets pour une perspective à long terme

Dans l’épineux dossier de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, tous les arguments politiques, économiques et sociologiques ont été échangés. Ce qu’on ignore cependant dans la polémique sur le sujet, c’est l’opinion et les visions du « Turc moyen ». Rares sont les études sur la façon dont les citoyens turcs envisagent l’Union européenne. Les quelques sources disponibles sont le plus souvent des analyses qui ne vont pas assez au fond des choses. D’où l’utilité d’examiner les préoccupations quotidiennes des habitants de ce pays, qui ne figurent pas à l'ordre du jour des politiques.


L’année 2005 est communément considérée comme le point de départ des négociations sur l’accession de la Turquie à l’UE. Pourtant, l’accord passé avec Ankara qui imaginait déjà une future adhésion date des années 1960. Que s’est-il passé pendant plus de quarante ans ? Avant 1999, cette longue marchea fait trois pas en avant et deux pas en arrière : cette lenteur s’explique par les contextes politiques autant en Turquie qu’au sein de l’Europe. Mais en 1999, au sommet d’Helsinki, la Turquie a enfin été officiellement reconnue comme pays candidat. L’espoir de devenir membre de l’Union se précisait, on assistait même à une certaine fébrilité en Turquie. Par la suite, les répercussions nationales et internationales furent telles que le sujet fit régulièrement la « une » dans la presse.

Cela dit, il est vrai qu’il a fallu attendre la décision de lancer les négociations sur l’accession, en 2004 au Conseil européen de Copenhague, pour que le débat et les campagnes publiques passent à la vitesse supérieure. Or, pendant que l’UE traversait une crise identitaire et constitutionnelle, la Turquie était elle aussi en proie à des états d’âmes très changeants. Avant l’ouverture des pourparlers, le représentant de l’UE, Hans-Jörg Kretschmer, avait déclaré dans une interview au journal Sabah le 17 octobre 2004 : « La Turquie est un cas particulier, jamais un si grand pays n’a rejoint l’UE. Il est donc normal de mettre en place des procédures spécifiques ». Selon lui, la Turquie avait encore beaucoup d’efforts à fournir et elle devait « améliorer son dialogue avec l’UE ».

Lorsque furent engagées les négociations sur l’adhésion, un débat avait enflammé l’opinion, à propos d’une spécialité turque, le Kokoreç. La consommation de ce produit turc exporté dans d’autres pays avait été considérée par la Commission vétérinaire comme multipliant les risques de diffusion de la maladie de Creutzfeldt-Jacob, qui faisait l'objet de beaucoup d'inquiétude en Europe à l’époque. Ce sujet anodin en apparence avait été monté en épingle par les médias turcs qui établissaient un lien avec l’adhésion à l’UE. Fallait-il se résoudre à abandonner cette tradition culinaire nationale ? La question fut si vivement débattue dans l’opinion qu’un grand chanteur turc avait composé une chanson intitulée « Kokoreç », décrivant une passion amoureuse que des ennemis tentaient de détruire…

Les populations des pays membres de l’UE s’intéressent également à l’adhésion de la Turquie pour des motifs plus terre-à-terre. Pour l’homme de la rue, à l’aune de ses préoccupations quotidiennes, les arguments échangés dans le débat politique n’ont guère d’importance. Pour améliorer les relations mutuelles, les priorités politiques ne suffisent pas : il faut aussi essayer d’analyser comment les Européens conçoivent et jugent l’adhésion de la Turquie à l’UE. Au final, la prise en compte de l’état d’esprit des citoyens en Turquie et dans l’UE peut, elle aussi, faire avancer les choses. Par exemple la prise en compte des questions posées par les Turcs au bureau d’information de l’UE à Istanbul. Des questions qui ne sont pas d’ordre politique au sens commun mais qui touchent aux implications pratiques de l’adhésion. Comme celles concernant la durée du service militaire ou le système des taxis dans l’UE. Du concret qui n’a rien à voir avec l’ordre du jour politique. Tout au long du processus d’adhésion, les sujets quotidiens de ce genre devraient être traités d’une manière plus positive. En somme, il faut plus d’estime mutuelle sur le plan politique mais aussi un œil plus attentif à l’opinion publique sur les préoccupations concrètes. Voilà comment faire progresser la compréhension entre les sociétés.

Aysu Acar



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À qui profite l'Europe ?
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Edité le : 31-03-10
Dernière mise à jour le : 31-03-10


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