Taille du texte: + -
Accueil > Mang'Arte > Planète Manga > Décembre 06

Mang'Actu - 19/12/06

Décembre 06

De la BD coréenne haut de gamme, du manhua émouvant et du manga fantastique à lire sous la couette ou à empaqueter sous le sapin, voilà le programme de ce dernier Mang’actu de l’année. Meilleurs vœux mangaphiles !!

Vedette
Lee Hee-jae
Hanguk / 14, 75 €

Recueil de sept chroniques quotidiennes. Dans la Corée des années 80, on suit le retour glorieux dans son village natal d’une jeune femme partie faire sa vie à Séoul et qui passe pour un modèle de réussite ;  le supplice d’un éboueur meurtri par le destin et sombrant dans la dépression sous les yeux impuissants de son voisin ; les tentatives d’un veuf alcoolique de regagner l’estime perdue de son fils…

Il y a un peu du Yoshiharu Tsuge dans la démarche pudique du coréen Lee Hee-jae. On retrouve ce désir de donner la parole aux anonymes et aux plus humbles, à ce sous-prolétariat des villes, cette main d’œuvre rurale sans laquelle la Corée n’aurait pu entreprendre son virage vers la modernisation. Des personnages fiers de « torcher le cul de la société » comme ils le disent mais qui, pourtant, sont trop lucides pour attendre quelque chose d’elle en retour. Tout donne l’impression d’un éternel inachevé dans la vie de ces personnages qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour forcer la trajectoire d’un destin injuste et contrer la fatalité. Lee Hee-jae esquisse ces portraits d’hommes dans toute leur grandeur et leur miséricorde avec une vraie finesse d’observation, dans cette recherche du petit détail, qui transparaît dans sa manière de composer en quelques lignes un décor, pour évoquer la beauté des rues serpentines du vieux Séoul ou celle d’un paysage au crépuscule...


Appartement t.1 (série en 2 tomes)
Kangfull
Hanguk / 16, 75 €

Chômeur à 29 ans, Koh Hyuk déprime dans son petit appartement. Un jour alors qu’il trompe l’ennui en regardant par la fenêtre, il s’aperçoit qu’en face de chez lui, à 21 h 56 précisément les lumières de plusieurs appartements s’éteignent simultanément. Loin d’être une coïncidence, le phénomène se reproduit tous les jours et s’étend peu à peu tandis que certains des locataires sont retrouvés morts. Après avoir essayé de contacter la police qui le prend pour un fou, il décide de mener son enquête.

Dans un format plus petit que la collection habituelle Hanguk, cette série inaugure une collection de titres plus populaires et grand public. Cela n’empêche pas ce thriller fantastique d’étonner dans sa manière d’aborder le genre car Kangfull prend le contre-pied des récits habituels et du dessin réaliste noir et blanc en optant pour un style minimaliste très simple, en couleur, proche du dessin d’humour. L’auteur joue de ce décalage mais ne sacrifie jamais au ton dramatique du récit même si des scènes plus légères viennent ça et là contrebalancer le climat inquiétant de ce premier volume. En deux, trois dessins par page, l’artiste fait passer l’essentiel, qu’il s’agisse de souligner un trait de la personnalité d’un personnage ou pointer un petit détail du quotidien qui nous fait basculer dans l’étrange. Mais c’est surtout au niveau de sa construction narrative que Appartement se montre intéressant car l’auteur s’amuse de façon habile des regards croisés de ses personnages sur un même évènement un peu à la manière d’un De Palma moins guindé. Bref, sans être un inconditionnel des histoires de fantômes, on passe un bon moment.

Mlle Ôishi, 28 ans célibataire t.1 (série en 4 tomes, en cours de parution au Japon)
Q-ta Minami
Sakka / 9,95 €
www.sakka.info/

Office lady, Kon Ôïshi fréquente son collègue de bureau qui vient de divorcer. Le jour où il perd son emploi, elle découvre qu’il est surendetté et qu’il passe le plus clair de son temps à dilapider l’argent qu’on lui prête. Se sentant négligée, la jeune femme se demande s’il est bien l’homme de sa vie et se lie d’amitié avec un jeune coiffeur.

C’est toujours un plaisir de lire du Q-ta Minami. Son regard jamais simpliste et moralisateur nous donne à voir une image très vivante de la femme japonaise d’aujourd’hui à l’heure de l’explosion de la cellule familiale et du rééquilibrage des rôles avec la gente masculine. La mangaka installe d’emblée une complicité entre nous et son héroïne dont on suit la lente affirmation. L’auteur en profite pour tracer un portrait d’une génération qui se cherche à travers un coiffeur cachant sa timidité derrière des piercings, un frère homosexuel refoulé et un fiancé immature mais prêt à tout pour le bonheur de ses enfants. Face à eux quelle place doit occuper Mlle Ôïshi ? Les logiques s’affrontent et comme d’habitude, Q-ta Minami n’est pas là pour donner les bons ou mauvais points. Elle se contente juste de suivre la vie en restant à hauteur de ses personnages dans une narration intuitive et indolente où transparaît toute la complexité et le piment des relations humaines.


Baptism t.1 (série en 4 tomes)
Umezu (Kazuo)
Glénat / 7,50 €
www.glenatmanga.com/

Actrice vénérée et sublime, Izumi Wakakusa voit son visage se couvrir inéluctablement de rides et de monstrueuses tâches. Aidé de son docteur, elle fomente un plan sordide pour retrouver sa beauté d’antan avant de donner naissance à une fille et de quitter mystérieusement la scène. Quelques années après, on suit la vie d’une jolie gamine et de sa mère au visage ravagée… 

Autant le dire tout de suite, Baptism repose sur le plaisir jubilatoire et enfantin de voir mis en scène une vraie méchante aussi laide que sadique. A l’image de L’école emportée, Umezu se conduit en vieux briscard du genre, ne ménageant pas sa peine pour provoquer le grand frisson à ses lecteurs. Pour cela, il ne lésine pas sur les images chocs, les effets de manche (portes qui grincent, plafond sanglant, cris et chuchotements…) et des dialogues explicites ne laissant pas de place aux mystères ni aux sous-entendus. Le pape du manga d’horreur aime à jouer de l’artifice, de la redondance et fait communier le rire et la terreur comme quand la fille apprend par sa matrone qu’elle va avoir le cerveau trépané histoire de la…« rassurer »! Dans une surcharge de noir et d’humour noir, Umezu pousse au bout les lois du genre en s’appuyant sur  une mise en scène infaillible et rigoureuse  – tel son imparable zoom en trois cases pour cristalliser l’effroi-  rendant la lecture distrayante au premier comme au second degré. De quoi remplacer idéalement le film pop-corn du samedi soir.  

 

Orange
Benjamin (et Yan Zhuo)
Xiao Pan / 12,50 €
www.xiaopan.com/

Quelque part dans une mégalopole chinoise, la relation tourmentée d’une adolescente suicidaire prénommée Orange et d’un jeune homme ombrageux qui noie son mal de vivre dans l’alcool.    

Joli coup pour Xiao Pan qui édite ce manhua inédit, resté dans les tiroirs des éditeurs chinois. A la manière de la fiction autobiographique Remember (cf. Mang’Actu mars 2006), Orange transpire du vécu et de la personnalité de son auteur lequel partage avec ses deux héros, ce regard sans illusion sur la jeunesse de son pays, sa quête triviale de jouissance instantanée et de plaisir matérialiste. Face à cette génération perdue, il oppose un couple d’écorchés vifs, exaltés et entiers cherchant dans une soif d’absolu et de sentiments enfiévrés ce qui fera vibrer leur vie. L’histoire de Orange a été écrite en une nuit par Benjamin. Tel un rêve éveillé, le récit célèbre dans la pure tradition romantique le vertige amoureux de deux êtres à la dérive  avec un mélange de confusion et d’exaltation. D’aucuns trouveront la patte naïve ou ampoulée, mais graphiquement, c’est toujours la grande classe.


Le Clan des Tengu (série terminée en 4 tomes)
Kuroda (Io)
Sakka / 9,95 €
www.sakka.info/

Derrière ses allures d’adolescente peu dégourdie, Shinobu est en réalité un tengu, une créature du folklore nippon. Petit à petit, sous l’impulsion de son maître, elle va apprendre à se servir de ses divers pouvoirs pour devenir le bras armé d’une bande de tengu pressés de sortir de l’oubli dans lequel ils végètent depuis des lustres.

Délaissant ses aubergines, Io Kuroda reprend à son compte une figure légendaire du patrimoine nippon en donnant sa vision toute personnelle des tengu. Du coup, alors qu’on s’attendait à lire un shônen lambda émaillé de luttes homériques, on navigue à vue dans un vrai faux récit de genre à la limite de l’expérimentation. Dans un trait charbonneux et épais, Kuroda noircit ses pages et compose un univers instable et fluctuant qui file dans toutes les directions et il faut parfois s’accrocher pour être dans le même « (s)trip » que l’auteur. Gigantesque pandémonium, Le Clan des Tengu conserve pourtant le rythme des productions mainstream et on ne s’ennuie jamais tout au long des 1000 pages de cette épopée rétro-moderne s’achevant sur la destruction de Tokyo par un tengu se prenant pour Godzilla. Moins évidente d’accès que les Aubergines, cette œuvre iconoclaste est plutôt à réserver aux lecteurs friands de bizarreries… 


Le Conte du Charbonnier
Takeno (Shigeyasu)
Picquier Manga / 16, 50 €
www.editions-picquier.fr

La vie d’un charbonnier, modeste artisan forestier qui fabrique du charbon de bois seul dans les montagnes.

Takeno Shigeyasu est un mangaka au parcours bien atypique. Il a réalisé ce manga à l’âge de 55 ans en signant pour la première fois de son vrai nom, preuve de l’attachement qu’il porte à cette histoire bucolique et rustique mettant en scène un personnage simple vivant en communion avec son milieu. Goûtant aux joies simples de l’existence, le héros évolue dans un cadre enchanteur mais aussi rude et sauvage où tout signe de modernité est absent comme dans un temps préindustriel édénique. Au hasard de ses ballades dans les bois, on suit cet homme dans la solitude de son travail et les joies simples de son existence tandis que son esprit vagabonde. Ode à la terre nourricière, ce manga nous montre un monde parfait quand l’homme puisait dans la nature ce dont il avait besoin sans volonté de la piller. Plus qu’une belle histoire d’un temps révolu, Le conte du charbonnier est un poème graphique et sensible qui nous dit que pour rêver, il suffit parfois juste de marcher dans une forêt et savoir écouter le bruit du vent ou de la pluie...  

Comic Cue 2
Collectif
Kana / 10 €

Jouez et gagnez Comic Cue 2 !

Comic Cue, le retour ! Avec toujours les mangas de Mang’Arte enrobés de quelques friandises inédites…

Pour sa deuxième livraison, le laboratoire du manga alternatif nippon Comic Cue invite quelques auteurs à plancher autour du thème de la nourriture. Evidemment, le résultat est aussi éclectique qu’appétissant même si certains n’ont pu s’empêcher de prendre leur distance avec le sujet. Dans ce bric-à-brac d’histoires bizarres et décalées, on ne s’étonne pas de retrouver l’inévitable Junko Mizuno dans une histoire édifiante sur un toxico accroc à la « pomme liquide », Yamada Naito et ses maquereaux au sésame ou encore Iô Kuroda et son vin… Mais la surprise vient des « seconds couteaux » formés par des auteurs inconnus et décomplexés imaginant des histoires improbables de chou à la crème délicieux, de joutes ridicules parodiant Go Nagaï et de bringues nocturnes et délurées. Au total vingt auteurs et autant d’univers avec en prime la parution du premier chapitre de It’s your world, manga inédit de Junko Kawakami que vous, petits veinards, pouvez suivre tous les mois et en exclusivité en cliquant ici. Ne pas manquer non plus le « Top 10 des plats bizarres nippons » quelques délices insolites et fort ragoûtants de la cuisine japonaise.

*

Vous en rêviez ? Asuka l’a fait. L’intégrale BlackJack, « le chirurgien de l’impossible », le Mozart du scalpel et ombrageux héros créé par Tezuka dans les années 70 est disponible dans un superbe coffret agrémenté d’un art-book d’illustration du maître.  Attention série limitée, il n’y en aura pas pour tout le monde… (130 €)

Entre Demain les Chiens de Simak, Daphné du Maurier et La Planète des Singes, Demain les oiseaux est une grande fresque sur la prise de contrôle de notre planète par des oiseaux devenus supérieurement intelligents. En différents tableaux, Tezuka nous conte –pas moins– le déclin de l’humanité et la naissance d’une nouvelle société générant ses lois, ses valeurs, ses guerres.... Une superproduction grandiose et pleine d’intelligence qui invite à la méditation. Evidemment à ne pas manquer (Delcourt-Akata 10,50 €)

Ah et surtout n’oubliez pas d’aller voir Paprika le dernier bijou d’un génie de la japanim’, Satoshi Kon, sorti en catimini sur les écrans français, garanti sans Minimoys !

C’est tout pour ce mois-ci,
Mata ne !
Nicolas Trespallé

....................................................................
Mang'Arte, le magazine du manga différent
Mang'Actus, mangas, animes, strips & dossiers complets
en ligne tous les mois
www.arte.tv/mangarte
# 24 - Décembre 06
...................................................................

Edité le : 19-12-06
Dernière mise à jour le : 19-12-06