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17/07/07

De Marathon au marathon

Interview avec Karl Lennartz


Karl Lennartz, historien émérite spécialiste du sport, a étudié la course connue sous le nom de marathon.

Monsieur Lennartz, la bataille de Marathon, qui se déroule vers 490 avant notre ère, est une étape du conflit qui oppose les Athéniens aux Perses. Quel rôle cette bataille joue-t-elle dans l’histoire?

De toute évidence, cette bataille revêt une importance fondamentale tant pour Athènes que pour les autres villes-Etats grecques. Si les Perses l’avaient emporté, Athènes aurait probablement été intégrée à l’empire perse, dont elle aurait dépendu pendant de nombreuses années.

Cette bataille a donné naissance à la fameuse légende de la course de Marathon : un courrier athénien, chargé de porter la nouvelle de la victoire d’Athènes, tombe mort après avoir couru de Marathon à Athènes. Est-il démontré qu’il s’agit réellement d’une légende ?

Il est probable que c’est effectivement une légende, du moins telle qu’on la raconte. J’ai déjà mentionné que cette bataille a eu lieu en 490 avant notre ère ; Hérodote la décrit plus tard dans le détail, sans mentionner la course. Les informations relatives à la course de Marathon remontent au 2ème siècle de notre ère, et restent anecdotiques : on peut donc supposer qu’il y a erreur sur le nom. Il est probable que le général en chef athénien a envoyé un courrier à Athènes, mais ce dernier ne fait pas partie des soldats, qui sont fatigués. A l’époque, toutes les armées disposent de courriers chargés d’acheminer les messages. Il est donc vraisemblable qu’un courrier a été dépêché pour avertir les Athéniens de la menace que représente l’arrivée éventuelle de la flotte perse à Athènes. Je suis convaincu que ce courrier n’est pas mort d’épuisement à son arrivée s’il était effectivement entraîné. Il était peut-être épuisé et s’est écroulé de façon théâtrale, mais il est peu plausible qu’il soit mort.

Dans l’Antiquité, on a recours à des courriers chargés d’acheminer les nouvelles à pied d’un lieu à un autre. Il leur arrivait fréquemment d’effectuer des trajets d’une longueur nettement supérieure à 42 km. Ces coureurs de l’Antiquité étaient-ils plus en forme sur le plan physique que les coureurs modernes de marathon ?

Ceux qui connaissent la géographie de la Grèce savent que les plaines y alternent avec les massifs montagneux. L’acheminement d’un message par bateau peut être long, et est pratiquement impossible à cheval. Les messagers qui se déplacent à pied sont donc habitués au relief. Il s’agit d’un véritable métier au Moyen Age et au début de l’ère moderne : l’étymologie du nom de famille allemand « Läufer » (messager ou courrier) vient d’ailleurs de là, et désigne un messager transportant du courrier. De par leur profession, ces courriers doivent être en bonne forme physique. Dans l’Antiquité, les champions olympiques qui ont remporté une course de fond ont souvent à parcourir encore une centaine de kilomètres à pied pour rentrer chez eux et annoncer leur victoire. Les courriers grecs sont bien sûr plus en forme que le reste de la population, mais pas nécessairement plus aptes physiquement que les coureurs d’aujourd’hui, selon moi. Nous connaissons les chronomètres réalisés aujourd’hui par les coureurs de marathon, et nous avons maintenant l’ultra-marathon, qui est une course qui peut atteindre, voire dépasser, les 100 kilomètres. Les coureurs actuels, qui s’entraînent différemment des courriers d’hier, sont certainement plus rapides que ces derniers.

A quelle date la course de fond est-elle devenue une discipline olympique ?

La course de fond est devenue une discipline sportive en 1896. A la fin des 18ème et 19ème siècles, une mode gagne l’Angleterre et les Etats-Unis : le « pédestrianisme », qui consiste à faire de longues marches à pied. Les gens marchent, font des paris sur le nombre de jours pendant lequel il leur est possible de marcher. Ils effectuent des marches dont la durée peut aller jusqu’à six jours, comme la classique Londres - York aller-retour. Il est impossible de marcher plus longtemps en raison du repos dominical. Cette mode perdure jusqu’à la fin du 19ème siècle. Un spécialiste de l’Antiquité imagine ensuite d’inscrire l’épreuve du marathon aux premiers jeux olympiques.

Actuellement, le marathon a le vent en poupe dans le monde entier : à quand cet enthousiasme remonte-t-il, et connaît-on des époques dans l’histoire où les courses de fond telles que le marathon sont très appréciées ?

Le marathon a toujours été apprécié des spectateurs. Le marathon proprement dit est considéré comme quelque chose d’un peu fou dans la première moitié du 20ème siècle, jusque dans les années 1960. On est perplexe face à ceux qui courent pendant des heures dans la forêt, et cette discipline n’est pas très populaire. Les choses changent dans les années 1960 : on constate que les phénomènes de surpoids, d’infarctus, etc., qui surviennent sont imputables au manque d’exercice. C’est alors que les courses populaires et les courses de rues commencent en Amérique, avant de gagner l’Europe. On court alors 10 km ou plus ; des marathons sont ensuite organisés,et parfois même des courses de 100 km. Dans les années 1970 et 1980, les coureurs recherchent avant tout la performance. Le phénomène se tasse pendant quelque temps, puis les marathons urbains deviennent de plus en plus populaires ; ce sport se transforme en mouvement de masse dans les années 1990. Tout le monde veut courir un marathon, et on est loin de voir la fin de ce phénomène.

Propos recueillis par Katja Dünnebacke, ARTE.

Edité le : 13-07-07
Dernière mise à jour le : 17-07-07