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ARTE Journal - 31/07/12

"Contraindre l'opposition dans un cadre psychologique"

Une nouvelle loi promulguée aujourd'hui en Russie prévoit la création d'une liste noire de sites internet. Cela concerne des sites qui diffusent des informationsjugées dangereuses. Les propriétaires ou les fournisseurs d'accès des sites en question devront les fermer. Une mesure censée protégée les mineurs mais qui permet aussi au pouvoir de mieux maîtriser la toile et son contenu. Y-a-t-il des risques de censure politique ? Est-ce-un coup dur pour les blogueurs qui demandent plus de libertés ? Le Kremlin dispose-t-il des moyens pour mettre ce système en place ? Réponses avec Julien Nocetti.

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Julien Nocetti est chercheur associé au Centre Russie/NEI de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il consacre ses recherches au potentiel politique du Web en Russie et à l’interaction entre la politique étrangère russe et les enjeux de gouvernance d’Internet. Une interview menée par Manuel Dantas pour ARTE Journal. Cliquez sur les points d'interrogation pour faire apparaître la réponse sous forme de texte.

AJ : ARTE Journal : Est-ce que le texte est assez précis pour empêcher toute dérive de censure politique, notamment de l'opposition ?



Transcription

Jullien Nocetti : "C'est une question clé. Quand le texte avait été soumis il y a une quinzaine de jours au Parlement russe (donc chambre basse, la Douma) et la chambre haute, c'était le principal reproche qui avait été fait à ce texte. Le projet de loi voulait censurer les informations dites "extrémistes". Or la notion d'"extrémisme" est extrêmement floue en Russie et certains députés du Parlement et des membres de l'opposition ont assez abondamment critiqué ce projet de loi, en avançant justement que cette notion d'"extrémisme" ouvrirait la porte à une censure assez large d'Internet en Russie. Donc aujourd'hui, le texte a été retravaillé depuis la signature de Poutine à aujourd'hui, mais il reste encore assez flou, selon nos standards occidentaux."



AJ : Pensez-vous que ce soit un coup dur pour un certain nombre de blogueurs, on peut penser à Aleksey Navalny, et des gens de sa trempe, qui militent pour plus de liberté d'expression en Russie ?


Transcription

"C'est un coup dur, mais je pense qu'il faudrait agréger cette loi aux deux autres lois qui ont aussi été adoptées : celle qui condamne le délit de calomnie et celle qui pénalise aussi les rassemblements interdits dans la rue. Et c'est à mon avis l'association de ces trois lois qui a justement une forte chance de pénaliser les mouvements de protestation et les actions futures des blogueurs. Vous avez cité Navalny, et c'est le cas le plus emblématique jusqu'à présent. C'est tout à fait susceptible de les contraindre à moins de protestation."

AJ : On sait que l'Internet sert d'une part à informer plus facilement un grand nombre de personnes, d'utilisateurs, mais aussi à les mobiliser notamment via les réseaux sociaux. Est-ce-que la volonté de poser un verrou est une façon d'empêcher les gens d'aller dans la rue et de critiquer le pouvoir en place ?

Transcription

"C'est exactement une manière d'empêcher les gens de descendre dans la rue parce qu'aujourd'hui en Russie, vous avez de moins en moins de barrière entre la mobilisation en ligne et les actions des individus hors-ligne. On l'a très bien vu pendant le cycle électoral entre décembre 2011 et les présidentielles de début mars 2012, où le travail de mobilisation s'est fait en grande partie par les réseaux sociaux, les blogs et les forums. Donc aujourd'hui en Russie, Internet fait vraiment partie de la vie politique, aussi bien du côté des dirigeants que des citoyens qui se mobilisent via les réseaux sociaux. Ce genre de loi révèle à mon sens une vraie nervosité des dirigeants vis à vis d'un environnement politique qui leur est de moins en moins familier."

AJ : Le gouvernement russe a-t-il les moyens techniques de mener à bien l'exécution de ce texte, a-t-il les moyens de traquer et de bloquer les sites qui diffuseraient une information qui ne conviendrait pas au pouvoir?

Transcription

"C'est la vraie question, en fait! D'un côté, cette loi prévoit la création d'un comité gouvernemental qui gèrera la liste des sites au contenu interdit. Toutefois, les membres de ce comité ne sont pas encore connus. D'un autre côté, il y a la question technologique. En fait, ce travail de filtrage et d'interdiction de site requiert une technologie qui s'appelle la technologie DPI (Deep packet inspection, en anglais), qui coûte extrêmement cher et qui requiert des moyens financiers, logistiques et technologiques extrêmement importants et on voit mal comment le pouvoir fédéral et l'autorité régionale - parce que la Russie ne se limite pas à Moscou - pourront adopter cette technologie, former leurs structures de forces - Ministère de l'Intérieur et les services spéciaux comme le FSB (ndlr : services de renseignements qui assurent la sécurité intérieure) - à cette technologie pour appliquer cette loi. Et ça, ça reste vraiment la grande inconnue aujourd'hui.

AJ : Des textes précédents qui voulaient restreindre des libertés ont connu des soucis d'application car des tribunaux avaient diverses interprétations. Pensez-vous que ce texte risque d'être confronté aux mêmes problèmes ?

Transcription

"Tout à fait. Mes récents séjours en Russie ont vraiment montré que ce genre de lois, ce genre de propos anxiogène vis à vis d'Internet n'ont pas vraiment pour but de censurer ce média. Le but est vraiment psychologique, de restreindre l'activité politique des blogueurs et des citoyens et n'est pas vraiment d'appliquer les lois. En Russie, la loi est faite pour ne pas être appliquée. Donc je ne pense pas que cette récente loi ait pour but d'être appliquée mais plutôt de contraindre l'opposition dans un cadre psychologique qui l'empêcherait d'aller plus loin."

 

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Edité le : 30-07-12
Dernière mise à jour le : 31-07-12