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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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ARTE Reportage - Mercredi 26 avril 2006 - 06/11/07

Transcription

Slavoutich, cité modèle


Un reportage de Philippe Lagnier – ARTE GEIE / Agence Capa – France 2006




6 h du matin, gare de Slavoutich, à 50 kms de Tchernobyl. C’est le premier train de la journée, le train des ouvriers et des techniciens. Tolia l’emprunte chaque jour. Il travaille comme chef d’équipe, à la centrale de Tchernobyl.
Son père y était mécanicien. Et Tolia, comme la plupart de ses collègues ici, y fait toute sa carrière: "On fait ce trajet, aller-retour, chaque jour depuis 17 ans. Honnêtement, on en a un peu marre. Au début, c’était dur d’y travailler après l’accident. Mais depuis on s’y est habitué". C’est sûr qu’on travaille pas dans une usine de confiserie, c’est quand même un peu contaminé là-bas. Y’a la santé d’un côté et puis la famille à nourrir de l’autre. On n’a pas le choix, faut y aller.
Des kilomètres de zones désertées, où l’accès est interdit sans autorisation officielle. Un cordon sanitaire d’un rayon de 30 kilomètres. 40 minutes plus tard, c’est la centrale de Tchernobyl.
Tchernobyl où chaque jour plus de 3 000 personnes travaillent à effacer les traces de la tragédie. Parmi eux, très peu de jeunes : il faut préserver le futur de la population.
Tolia a 21 ans de métier ici. La centrale, il la connaît par coeur. Ses coins sûrs, et ceux qu’il vaut mieux fuir :
"Là-bas, c’est le réacteur n°1, ensuite le n° 2 et là devant le n° 3. Là-bas, c’est l’enceinte de confinement, le sarcophage, l’ancien réacteur n°4, celui qui a explosé".

ARTE : "Vous laisseriez votre fils travailler là-bas ?"
Tolia : "Ah non certainement pas. Parce que c’est pollué là-bas, je veux dire que c’est radioactif. Il faut au moins 1 000 ans pour que la radioactivité baisse de moitié et là, y’a que 20 ans de passées. Quand tout ça sera réglé , on sera mangé par les vers depuis longtempsé.

Tout a commencé il y a 20 ans, jour pour jour. Le 26 Avril 1986, le réacteur n°4 explose. Plusieurs tonnes de poussière radioactive sont expulsées dans l’atmosphère. Des centaines de milliers de Soviétiques se relaient pour éteindre le feu nucléaire. Puis pour construire en toute hâte un sarcophage autour du réacteur éventré.
Mais l’histoire de Tchernobyl ne s’arrête pas là. La centrale fonctionne jusqu’en décembre 2 000. Jusqu’à ce qu’elle stoppe définitivement sa production d’énergie sous la pression de la communauté internationale. Soulagement en Occident, déchirement et inquiètude pour Tolia et ses collègues: "C’était comme si on avait enterré nos enfants. C’était ça notre sentiment à l’époque. On avait perdu ce qu’on avait de plus cher. Les gens ici avaient tout donné à la centrale et d’un seul coup on devait l’effacer de notre vie".
La centrale fermée, il faut maintenant gérer l’après-Tchernobyl. C’est ici, dans cette usine encore en construction, que sera retraitée une partie des déchets radioactifs accumulés depuis presque 30 ans. Tolia est rassuré. Du travail, il en aura jusqu’à la retraite. Et son salaire fait des envieux en ville : 300 Euros mensuels, presque 6 fois le salaire moyen ukrainien. A Tchernobyl, on se presse pour être embauché.
Tolia: "Les déchets ne font que s’accumuler, s’accumuler. Je crois qu’on n’aura pas fini dans 20 ans. L’usine continuera encore après. Croisons les doigts. C’est important pour le prestige de l’Ukraine de montrer que l’on est capable de fermer une centrale. On veut aussi montrer qu’on est capable de gérer les conséquences et puis on espère pouvoir transformer la zone de Tchernobyl en un petit coin de verdure…"

Un coin de verdure, Tolia rêve. Il rêve de sa ville d’avant l’accident, Pripyat, où ils vivaient tous, à moins de 5 kilomètres de la centrale. Pripyat, que l’on n’évacue que 3 jours après l’explosion. 3 jours d’attente, d’exposition aux radiations. Du jour au lendemain, près de 50 000 personnes abandonnent la ville et ses poussières radioactives.
La plupart n’iront pas bien loin : pour les reloger, une ville sort de terre en quelques mois, à 50 kms à l’est de Tchernobyl. Slavoutich, fierté de l’URSS. Une vitrine, une ville-modèle, où le citoyen soviétique devait être traité avec soin.
Slavoutich : aujourd’hui 25 000 habitants, presque autant de partisans de l’énergie nucléaire: la centrale reste le plus gros employeur de la ville. Ici, on a le sens des cérémonies officielles où l’on vante le goût de l’effort et le mérite citoyen. L’hymne national ukrainien pour une célébration à la saveur très soviétique.
Maîitre de cérémonie, Vladimir Udavychenko, maire de Slavoutich depuis 16 ans. Ancien apparatchik, il dirigeait le Parti Communiste de la centrale de Tchernobyl: "Bienvenue mes chers amis, chers concitoyens. Nous allons élire ce soir les meilleurs citoyens de l’année. Pour marcher la tête haute, pleine de rêves, d’espoir, de foi en l’avenir. Je déclare solennellement ouverte la fête du « citoyen de l’année 2005 » de Slavoutich !"
Au tableau d’honneur de l’année, professeurs, sportifs, commerçants. Et parmi les entreprises méritantes, l’incontournable centrale de Tchernobyl : "Slavoutich est génétiquement liée à l’industrie nucléaire. Génétiquement Aujourd’hui nous pouvons donc remercier les employés de la centrale. Et aujourd’hui je suis sur que notre jeunesse ne trahira ni Slavoutich ni la cause de l’énergie nucléaire. L’enjeu est de taille. La centrale de Tchernobyl finance encore aujourd’hui plus de la moitié du budget annuel de la ville".
Mais en bon pragmatique, Vladimir Udovychenko sait que le salut vient de l’Occcident. Aujourd’hui c’est devant une délégation de maires européens qu’il vante les mérites de sa ville: "Slavoutich, on l’appelle chez nous la ville du 21ème siècle. Pourquoi parce qu’à l’époque, on voulait construire le meilleur. Et aujourd’hui, Slavoutich est dans le 21ème siècle ! Nous avons pour notre ville un plan de développement stratégique très précis. En 3 axes. L’éducation. La science, l’industrie, les Petites et Moyennes Entreprises".

Ancien communiste converti à l’économie de marché, Mr le Maire connaît toutes les ficelles du lobbying. Et même si ces élus ne sont pas des bailleurs de fonds, il ne peut s’empêcher d’exhiber les fiertés de sa ville : ici, un centre d’études des radiations, financée par la communauté internationale: "On veut montrer que l’aide qu’on reçoit ne disparaît pas. Elle est utilisée ici, et bien utilisée, au service de l’Ukraine de l’Europe, du monde entier".
Vladimir a de l’ambition pour sa ville. Il veut en faire un centre nucléaire de réputation mondiale. La région s’y prête à merveille et Mr le Maire rêve de prospérité: "Dans une centaine d’années, Slavoutich sera une mégalopole, la capitale régionale d’aujourd’hui deviendra une ville-musée et nous on aura le métro".

Derrrière le discours officiel, il y a une autre réalité, plus sombre. Celle d’Alexandre. Lui veut transmettre la mémoire du drame de Tchernobyl aux générations futures. Il a 53 ans, c’est un « liquidateur », un de ces milliers de Soviétiques envoyés pour éteindre l’incendie, au péril de leur vie: "On n’avait pas d’information, on y est allé comme de doux agneaux. L’information sur la radioactivité a été caché longtemps et soigneusement. Y’avait pratiquement pas de masques et on avait des dosimètres qui fonctionnaient jusqu’à 30 m, ce qui ne servait à rien. On était à 150 mètres du réacteur tout ouvert.
Entre nous c’était l’amitié, le patriotisme. Les pompiers qui partaient au feu, avant d’y aller ils s’embrassaient ils se serraient dans les bras, certains pleuraient car ils savaient qu’ils ne reviendraient peut-être pas. De la lucidité mais ni regret ni amertume. Alexandre est un patriote version soviétique. Alors pas question de remettre en cause le choix nucléaire du pays. L’Ukraine prévoit à l’avenir de construire 11 nouvelles centrales. Est-que que les énergies alternatives ne sont quand même pas moins dangeureuses que le nucléaire ? Et bien l’avantage du nucléaire, c’est que une fois le combustible utilisé, tu le stockes et c’est fini, tu t’en occupes plus. Et vous savez, la centrale de Tchernobyl, quand on l’a fermée, c’était la centrale la plus sûre.
Une célébration de l’atome qui peut surprendre au pays de la plus grande catastrophe nucléaire civil. Mais la radioactivité c’est invisible et puis il faut bien vivre avec.
Une lycéenne: "On est comme tout le monde. Pourtant quand on part en vacances, ailleurs, les gens disent de nous qu’on est « phosphorés » , qu’on n’est pas comme les autres, tout simplement parce qu’on vient de Tchernobyl. On est bien ici, c’est notre ville, on l’aime, pour nous c’est la plus belle, la plus propre".

Mission accomplie pour Alexandre. Le message patriotique est passé.
Un professeur: "Nous vous souhaitons une bonne santé. Tout ce qu’on peut vous souhaiter".
Alexandre: "Merci. Au revoir. Vous aussi, ne soyez pas malade".

Des recommandations qui ne sont pas de trop.
Car si officiellement l’accident de Tchernobyl a fait une quarantaine de morts, officieusement, quelques 20000 liquidateurs seraient depuis décédés. Ces hommes qui ont affronté l’enfer de Tchernobyl dès les 1ères heures de l’accident en paient le prix encore aujourd’hui.
Volodia: "De ceux qui travaillaient dans ma brigade y’en a peu qui sont encore en vie. Je parle même pas de ceux qui st morts ds le 1er mois, ceux qui ont dégagé tous cette saleté radioactive. Très peu restés vivants là ya lui Alexandre et moi."
A la lisière de la ville, le cimetièrre : on le surnomme ici Slavoutich 2. Depuis le début de l’année, 9 liquidateurs y ont été inhumés. L’âge critique c’est entre 40 et 50 ans.
Alexandre: "C’est dur d’être ici. Aujourd’hui, les liquidateurs, en général, évitent un peu d’aller aux funérailles parce que chacun se demande : « à quand mon tour ? »".
Demain, Alexandre ira à l’hôpital. Une semaine d’examens : cette fois, c’est pour le cœur.

L’accident de Tchernobyl, une tragédie, même pour ceux qui ne l’ont pas vécu de près. Tolia le sait bien. Sa fille Sacha est née 10 ans après l’accident et souffre aujourd’hui d’une malformation cérébrale. A 9 ans, elle ne sait ni lire ni écrire.
Un retard mental que les médecins attribuent aux rejets radioactifs de la centrale après l’explosion : "Voilà, ça ce sont nos certificats officiels. Regardez, c’est écrit là : la maladie et l’invalidité sont liées à l’accident survenu à la centrale de Tchernobyl… Mon mari et moi on a tous les 2 participé à la liquidation à Tchernobyl, on a été liquidateurs. Moi, j’ai eu 2 tumeurs, au bras. On me les a enlevées, c’était il y a 5 ans".
ARTE: "Les médecins ont établi le lien avec Tchernobyl ?"
Tolia: "Oui. Oui. Pour la suite, je ne sais pas. Pour l’instant y’a pas d’autre tumeur. Dieu merci".

Tchernobyl est partout, dans toutes les têtes. Mais on voudrait ne plus y penser.
La simple cueillette dans les bois peut être risquée. Et pourtant, chez Tolia, les champignons des forêts alentours, on n’hésite pas à en manger, régulièrement.
Inconscience, résignation. En tout cas, à Slavoutich, ces habitudes ne semblent choquer personne.

C’est l’heure de l’école pour Sacha. Une école spécialisée, ouverte par la mairie de Slavoutich il y a seulement 4 ans.
Une vingtaine d’enfants, aux handicaps parfois très lourds. Dont la moitié seraient liés à l’accident de Tchernobyl. Malformations cérébrales, problèmes psycho-moteurs, des handicaps qui comme celui de Sacha ne se voient pas au premier coup d’œil.
Aujourd’hui, c’est la fête des mères. Chaque enfant a préparé quelques mots. Toutes ces mères habitaient déjà la région au moment de l’accident. Pourtant, personne à l’époque n’a évoqué les risques de malformation: pas de mise en garde officielle, pas d’examen médical pour détecter d’éventuelles anomalies. Aujourd’hui, elles parlent avec leurs cœurs et ce sont des non-dits qui volent en éclat: "On m’a dit bien après mon accouchement quand je suis allé consulter à Kiev, la capitale, que les femmes de Slavoutich, avant d’avoir un enfant, devraient toutes passer des examens pour savoir s’il sera normal ou pas".
"A l’époque on n’avait aucune information. Les autorités se taisaient. C’était la politique de l’époque. Ca les arrangeait. Tout allait bien. La ville était soi-disant propre".
"Aujourd’hui encore on nous cache la vérité sur Tchernobyl. Bien sur il y’a des informations qu’on découvre peu à peu. Mais et les politiques et les scientifiques s’entendent, c’est ça la politique actuelle dans le pays, ils se taisent …"
Pas de langue de bois ici. D’après ces femmes, les chiffres officiels sont à multiplier par 2 ou par 3. En Ukraine comme ailleurs, le nucléaire est un univers très opaque.

Pendant ce temps, Mr le Maire lui poursuit son opération séduction.
La délégation venue d’Europe est toujours à Slavoutich. Et parmi eux, un élu français commence à se poser des questions: "Nous venons de passer plusieurs jours à Slavoutich. Est-ce qu’aujourdhui la situation est parfaitement sûre sur le plan sanitaire à Slavoutich?"
Le maire: "100%. C’est sûr à 100%. Mais bon, il faut faire des contrôles."
Monsieur le Maire se veut rassurant. Et rien de plus efficace pour apaiser ces craintes que de les tourner en dérision: "Les cheveux, ça va repousser après Tchernobyl. Avec la radioactivité".
Et c’est justement à la centrale, que Vladimir Udovychenko mène ses visiteurs. L’objectif est clair : convaincre l’Occident de continuer à mettre la main au portefeuille. Le sarcophage construit dans l’urgence il y a 20 ans se fissure depuis des années. Il faut empêcher son effondrement et une nouvelle catastrophe: "Aujourd’hui, il y a 2 problèmes à résoudre. Le premier: construire un autre caisson autour de ce sarcophage. Le second, le plus important, c’est de retirer de ce sarcophage 200 tonnes de matière radioactive, de les retraiter et ensuite de les stocker.
Personne aujourd’hui ne sait combien exactement ça va coûter, personne ne possède la technologie nécessaire, ça viendra dans le futur. Mais si nous voulons que nos enfants et petits-enfants vivent dans un monde plus sur, on a besoin de vous. Evaluée il y a quelques années à plus de 600 millions d’euros, la facture atteint aujourd’hui le milliard et ne cesse d’augmenter".
Le sarcophage est là, derrière, à moins de 150 mètres. Dessous, des tonnes de plutonium. Une matière hautement radioactive pendant les … 20 000 prochaines années. Les ouvriers qui travaillent habituellement ici ne doivent rester plus de 40 minutes exposés à ces radiations. La pause souvenir ne durera donc que le temps d’une photo.
Le temps pour le maire de Slavoutich de causer tourisme: "Je veux organiser des excursions ici, développer un tourisme industriel, un tourisme extrême. Il faut amener des touristes ici à Tchernobyl, pour que ce drame ne se répète pas. On pense même survoler le site avec des touristes en delta plane au dessus de Tchernobyl."
Un delta plane au dessus de Tchernobyl !
A force de ne pas pouvoir percevoir à l’œil nu les dangers de la radioactivité, certains finiraient par l’oublier… Retour à Slavoutich. On célèbre la fin de l’Hiver, c’est son effigie que l’on brûle ici. Fêtes et galas en tous genres, la ville veut distraire ses citoyens. Pour Tolia, c’est l’occasion de refaire le monde entre collègues, de Tchernobyl.

Pas de fête sans vodka. Et après quelques verres, les langues se délient.
ARTE: "Qu’est qui vous a fait partir, vous, de Slavoutich?"
Tolia: "Je suis partie parce que je ne supportais plus d’aller chaque jour aux funérailles de mes collègues … Et en plus je ne pouvais plus travailler, ma santé se dégradait.
Moi quand je suis arrivé à Slavoutich, j’avais un rêve, pas seulement de travailler ici jusqu’à la retraite et d’y finir mes jours mais j’espérais que mes enfants allaient reprendre le flambeau, que la ville allait se développer.
Mais aujourd’hui, notre futur, c’est le brouillard complet, on voit rien.b Buvons au futur de Slavoutich, que nos enfants vivent mieux que nous. D’accord ? J’aimerais croire que notre ville a un avenir, j’aimerais vraiment. Mais bon dans le fond j’y crois pas".

Slavoutich, née du nucléaire et de ses périls, se cherche aujourd’hui un avenir. La plus jeune ville d’Ukraine se refuse toujours à condamner l’atome. Un jour, peut-être, les générations futures tireront un autre bilan.


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Tous les mercredis vers 21h35
Rediffusion le samedi à 9h00

Edité le : 28-04-06
Dernière mise à jour le : 06-11-07


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