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Tunisie : Maux pour mots

Premier pays à déclencher le "Printemps arabe" la Tunisie est toujours en phase de post-révolution. L'heure de mettre des mots sur cette révolte.

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Tunisie : Maux pour mots

Premier pays à déclencher le "Printemps arabe" la Tunisie est toujours en phase de post-révolution. L'heure de mettre des mots sur cette révolte.

Tunisie : Maux pour mots

Tunisie : maux pour mots - 06/07/11

La fin des années mauves

Entretien avec « Z », blogueur et auteur de l'album de bande-dessinée ''Révolution! des années mauves à la fuite de Carthage''.

"Z" est l'une des grandes figures de la blogosphère tunisienne. Bloggueur et caricaturiste, "Z", a créé le blog "Débat Tunisie" pour affimer son engagement citoyen contre le régime de Ben Ali. Ses dénonciations féroces de la mégalomanie du président déchu Ben Ali et le suivisme aveugle d'une partie de la population n'ont pas échappé à la censure. Pour échapper aux foudres du régime, "Z" s'est exilé en France, où il a poursuivi ses activités de dissident avec une férocité renouvelée.

Aujourd'hui, il publie son premier album « Révolution ! Des années mauves à la fuite de Carthage », édité chez Cérès Edition. Un ouvrage qui retrace les dernières années de la dictature et les difficiles balbutiements de la démocratie en Tunisie. L'auteur souhaitant toujours rester anonyme pour préserver sa liberté d'expression, ARTE Monde arabe en révolution(s) s'est entretenu avec lui par téléphone.

Un entretien réalisé par Claire Stephan pour ARTE "Monde Arabe en Révolution(s) (téléchargeable en version intégrale -Clic droit, "Enregistrer la cible sous...") :



Transcription
Bonjour Z ! Vous venez de sortir votre album ''Révolution! des années mauves à la fuite de Carthage'', un album que vous avez dessiné pour affirmer votre engagement citoyen, vous qui êtes au départ, non pas dessinateur mais blogueur, c'est votre blog "'débat Tunisie" qui vous a fait connaître...
Z, blogueur dessinateur : "Oui, l'album est tout simplement une compilation de trois années de blogging. Avec l'éditeur, nous avons réfléchi à sept chapitres qui résument plus ou moins les grandes thématiques que j'ai abordées durant trois ans de blogging contre la dictature, contre l'hypocrisie du système de Ben Ali".

En matière de dessin, vous êtes autodidacte ?
"Non, le dessin c'est une passion de longue date, je cultive cette passion depuis longtemps. Il se trouve qu'aujourd'hui j'exerce mon métier d'architecte en utilisant beaucoup le dessin, ce qui fait que pour moi, le dessin c'est un quotidien, c'est quelque chose que j'ai cultivé depuis mon enfance et qui fait partie de mon travail aujourd'hui".

Le titre de votre ouvrage est ''Révolution! des années mauves à la fuite de Carthage'', pourquoi les "années mauves" ?
"Le mauve, c'était la couleur du parti de Ben Ali. Tout était en mauve, que ce soient les ponts qui ont leur gardes-fous en mauve ou que ce soient les grandes affiches ou les banderoles, tout était en mauve. C'était un signal clair de la présence quelque part, de la propagande de Ben Ali. Donc les années mauves, c'était le Ben Alisme."

Votre album couvre la période 2009-2011, donc jusqu'à la chute de Ben Ali. Au début, vous dessinez les tunisiens comme des martiens qui sont sortis de leur caverne pour, je vous cite « exhorter Ben Ali à se représenter » et Ben Ali est présenté sous les traits de Zaba XIIème. Les Tunisiens, sont-ils redevenus des humains aujourd'hui ?
"Avant Ben Ali, il n'y avait pas d'individus, il n'y avait pas de citoyens. Aujourd'hui, on a l'impression d'assister à l'émergence du citoyen tunisien, de l'individu tunisien. Et oui, l'on découvre même des personnes qui se sentent libres, qui maintenant s'expriment ! On découvre des nouveaux talents et oui, la Révolution a fait émerger le Tunisien, maintenant il existe. Ben Ali avait étouffé tout cela".

Si vous deviez les redessiner aujourd'hui, vous ne dessineriez donc plus les Tunisiens sous les traits de martiens, mais d'humains ?
"Oui maintenant je le ferai, et cela constituera toute la complexité de l'exercice, de reconnaitre le tunisien, de le redessiner, de lui redonner une nouvelle identité. Il n'est plus un mouton, il n'est plus un martien, le tunisien d'aujourd'hui est un citoyen."

Les dessins, d'après la chute de Ben Ali, ne sont pas forcément tendres non plus, et l'ombre de l'ex dictateur semble toujours planer sur le pays. Sur votre blog vous évoquez d'ailleurs un éventuel retour du « mauvisme ». Rien n'est encore réglé...
"Bien sur, vous imaginez bien quand même qu'après 23 ans dictature de Ben Ali...mais sous Bourguiba c'était pas la grande démocratie non plus. Aujourd'hui nous ouvrons une nouvelle page de notre histoire. Je pense qu'il faudra beaucoup de temps pour que l'on puisse chasser tous nos vieux démons, tous ces fantômes qui nous hantent et qui rodent partout en Tunisie. Non, la lutte est loin d'être terminée".

Dans les dernières planches de votre album, vous passez aussi au crible, l'expression : « Révolution du Jasmin » c'est une expression qui n'est apparemment pas du tout employée par les Tunisiens ?
"Moi, je l'ai utilisé, car j'ai bêtement repris ce qui se disait à l'époque dans les médias français. Mais non, ça ne s'appelle pas la "Révolution du Jasmin", le jasmin ça rappelle plus l'idée, l'image folklorique que les Français ont toujours eue de la Tunisie, la Tunisie de Sidi Bou Saïd et tout cela On ne veut plus du tout que l'on retombe dans ce type de piège, dans ce type de folklore. C'est pour cela que les Tunisiens retiennent aujourd'hui l'expression de "Révolution de la dignité".

Si vous deviez nous dessiner, nous les Français, et notamment l'attitude de complaisance du gouvernement pendant des années avec Ben Ali, comment vous nous croqueriez ?
"Alors, d'abord on a bien compris qu'à cause de Ben Ali, tous les Tunisiens ne représentent pas la dictature. C'est pareil, nous autres Tunisiens, on comprend très bien que votre gouvernement ne représente par les Français dans leur majorité. Même si beaucoup d'entre vous ont voté Sarkozy, ont voté pour tout ce système là qui a collaboré de manière explicite et sans aucune vergogne avec un régime pourri. J'espère que les Français se rendent compte qu'ils se sont battus pour la démocratie, il y a très longtemps, que ce n'est pas acquis et qu'il faudrait aussi qu'ils ne deviennent pas à, leur tour, des martiens ou des moutons. Et là on a envie de les dessiner malheureusement un peu comme ça, car ils n'ont pas tilté du tout sur ce qu'il se passait. A l'époque, avant que ne vienne la révolution, quand j'étais tout seul à dessiner dans mon coin, quand j'étais en France, les journalistes et tous les gens que j'avais essayé de contacter, personne ne faisait attention à mon cas. Ils avaient l'impression que nous étions inexistants en tant que citoyens, en tant que dissidents."

Nicolas Sarkozy pourrait donc lui aussi avoir sa place sur la planète de Zaba XIIème ?
"Sarkozy, s'il n'y avait pas tous les verrous de la démocratie, serait à mon avis un excellent dictateur, Ben Ali n'aurait rien à envier à Sarkozy. Je pense que dans ses attitudes, son populisme, dans son égo sur-dimensionné, il y a tout ce qu'il faut pour créer un dictateur. Heureusement que le système est fait de telle sorte que ces gens là, finalement ne puissent pas aller plus loin"

Pourquoi signez vous Z, z comme Zorro le justicier ? Ou Z comme Zaba XIIème le président Ben Ali que vous croquez avec férocité dans votre album ?
"Je vais vous décevoir en vous disant qu'il n'y a eu derrière le "z" aucune volonté de quoi que ce soit, c'était simplement pour des raisons techniques, je devais me choisir un pseudo rapide en remplissant pour la première fois mon premier post de blogging et j'ai choisi "z".

Vous souhaitez toujours rester anonyme, quand sortirez vous de l'anonymat ?
"L'anonymat, déjà c'est devenu comme une signature, un pseudo. Je pense que ça ne changerait rien en réalité si je me dévoilais. Il y a même de fortes chances que je déçoive les gens qui s'attendaient peut être à quelqu'un d'autre. Et puis, l'autre raison, c'est peut être simplement que la liberté d'expression pour laquelle on s'est battus n'est pas totalement acquise. Et donc il y a de fortes chances de se faire agresser pour des choses qui ne seraient pas appréciées, pas seulement par des représentants de l'état d'ailleurs, mais aussi par des gens qui seraient opposés à certaines des idées que je serais amené à développer".

Téléchargez l'interview audio en version intégrale (Clic droit, "Enregistrer la cible sous...")








Edité le : 04-07-11
Dernière mise à jour le : 06-07-11