L’avancée de l’égalité entre les deux sexes et la présence accrue de la femme sur le marché du travail devraient avoir une conséquence : une meilleure répartition du travail domestique au sein des foyers. Bon, c’est vrai, il y a du mieux, mais ce n’est pas encore ça. L’homme moderne ne le serait-il pas tant que ça ? Prenons un exemple, forcément caricatural puisque c’est un exemple : un homme hétérosexuel habitant en milieu urbain, cadre moyen, vivant avec une femme qui travaille, ayant un enfant. Et décortiquons son attitude aux moments clés de son existence.
Tout commence vraiment durant la vingtaine. Au moment d’aborder des études supérieures, celui qui n’est encore qu’un jeune homme moderne se frotte à la dure réalité de la vie : il n’a plus ni mère, ni sœur pour lui faire sa lessive, son repas, faire son lit, ranger sa chambre… Il va donc devoir se débrouiller seul dans sa chambre d’étudiant à l’aide de trucs et astuces : trouver dans son fatras l’habit qui sent le moins la sueur pour pouvoir le remettre sans avoir à le laver, manger sur le dos de l’assiette pour pouvoir l’utiliser sans avoir à la nettoyer à chaque fois, dénicher un voisin sympa pour lui emprunter son aspirateur parce que bon, un étudiant ça n’a pas d’argent à mettre dans ce genre de choses…
Au mieux, tout se passe dans une coloc’, première étape vers la prise de conscience. Car il n’y a qu’en habitant à plusieurs qu’on peut se rendre compte combien il est désagréable de se réveiller le nez dans les affaires sales d’un autre, de découvrir que celui qui a fini le café n’en a pas racheté, que les poils au fond de la baignoire ça ne le fait pas du tout et que tirer la chasse derrière soi est aussi essentiel que de dire bonjour le matin.
Car l’homme nouveau affiche justement sa modernité, il clame bien haut qu’aucune tâche domestique ne le rebute et que c’est terminé le couple à la papa où la femme se tapait tout et le reste.
Mais le vrai changement s’opère avec l’amour et l’emménagement avec la femme de sa vie, ou supposée. S’il y a bien un jour où on doit faire le ménage à fond, c’est celui où l’on reçoit chez soi, pour la première fois, une jeune femme moderne. Et quand on emménage avec elle, on n’a pas envie de passer pour un vieux macho, symbole d’une société d’un autre temps. Car l’homme nouveau affiche justement sa modernité, il clame bien haut qu’aucune tâche domestique ne le rebute et que c’est terminé le couple à la papa où la femme se tapait tout et le reste. Alors au début, l’homme moderne récure bien volontiers, s’emparant avec vigueur des tâches quotidiennes. Bon, à condition que ce ne soit pas trop souvent, que ça ne remette pas en cause sa virilité et surtout que l’être aimé ne vienne pas jouer les inspecteurs de travaux finis parce que passer l’aspirateur cinq minutes ou dix, ça revient au même…
L’homme moderne travaille. Dur. Sa femme aussi le plus souvent, mais ce n’est pas tout à fait la même chose dans l’esprit de tout le monde. Cela n’empêche pas notre trentenaire actif de continuer à participer aux tâches ménagères. Surtout le week-end, car en semaine, quand il rentre, il a d’abord envie de se restaurer et de se reposer. Et des fois, il fait des choses extraordinaires comme préparer tout un repas pour des amis, repasser la pile de linge qui était en train de s’amonceler dans la chambre et même réparer la prise électrique qui pendouille depuis six mois. Et là, il n’y a rien qui lui fasse plus plaisir que des hourras, des bravos, des mercis qui pleuvent pour ces actes d’un courage sans précédent. Et il n’y a rien qui le mette plus en colère que lorsque personne ne remarque que la baignoire brille grâce à lui. Un simple merci suffirait, histoire de signifier que l’exploit a été remarqué.
L’homme moderne se reproduit aussi. Sa femme aussi d’ailleurs. Mais là encore, notre cobaye ne souhaite pas reproduire le même schéma que son propre père, uniquement présent pour signer les cahiers de notes, emmener au sport, punir, faire boire sa première gorgée de champagne… Alors il s’investit. Autant qu’il peut parce que bon, changer la couche de temps en temps ça va, mais affronter des torrents de colique doit revenir à celui des deux qui a le plus de lien charnel avec l’enfant, c’est-à-dire la mère. Et puis, c’est bien connu, elle sait mieux s’y prendre alors autant qu’elle le fasse. Les premières dents, les premières otites, les premières bronchites : autant de nuits sans sommeil pour les parents et dont le père n’hésite pas à prendre sa part. Sauf quand il est rentré tard, quand il doit partir tôt ou quand il a fait la fête avec ses potes du travail.
L’achat d’une maison, avec pourquoi pas un jardin et le chien qui va avec, vient quelque peu bouleverser l’équilibre. Car avec le temps qu’il passe à couper les lauriers, tondre la pelouse et sortir le chien (car c’est toujours lui qui finit par se taper cette corvée malgré la promesse des enfants de s’en occuper), l’homme moderne a forcément moins de temps à consacrer aux tâches domestiques. Pour autant, la femme ne comprend pas cette évidence et les engueulades se font un peu plus fortes et un peu plus fréquentes. Souvent pour des broutilles.
Si le couple survit à ces épreuves du quotidien, arrive le temps de la retraite. Et là, notre inactif moderne se rend compte que ça occupe bien les journées de tenir sa maison au propre. Et que désormais, il n’y a plus de raison de partager équitablement. Maintenant, c'est décidé, c'est lui qui fait tout.
David Carzon






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