« Armored Car Robbery » (1950)
« L’énigme du Chicago Express » (The Narrow Margin) (1952)
Un coffret Editions Montparnasse
Trois films d’une grande force évocatrice et quasi intimistes sont réunis dans ce coffret DVD remettant en lumière le talent hors norme du cinéaste Richard Fleisher, bien au-delà de sa réputation galvaudée d’auteur de superproductions («20.000 lieues sous les mers», «Soleil Vert») ou de «réalisateur-doctor» appelé d’urgence par les producteurs hollywoodiens à sauver tel tournage d’un confrère déméritant. A la tête d’une filmographie de 45 longs métrages, le récemment disparu (le 25 mars 2006) Richard Fleischer, fils du célèbre producteur d’animation Max Fleischer (Popeye, Betty Boop) avait débuté sa carrière à la RKO après la guerre, profitant du renouveau prodigué par les studios pour attirer le sang neuf de créateurs, chance dont bénéficiera notamment aussi le jeune Nicolas Ray.
Enhardi par une formation d’opérateur à Pathé News, Richard Fleischer tourne plusieurs documentaires et n’attend pas très longtemps pour que la RKO lui confie son premier projet de long métrage, un film produit et scénarisé par Lillie Hayward d'après l'œuvre de Leopold Atlas, « Child of Divorce ». Dans la veine des sujets qui préoccupe une Amérique qui se veut moderne en 1946, « Child of Divorce » étudie les ravages affectifs d’une enfant confrontée à la séparation de ses parents. Coup de maître, le film s’apparente immédiatement à un chef d’œuvre. Richard Fleischer, en toute conscience, utilise tous les moyens à sa disposition pour contourner l’ultra-sentimentalisme inhérent au sujet, s’échappe des conventions au profit d’un modernisme et d’une cruauté systématique, inédite pour l’époque. Par la mise en scène, un sens du cadre aussi personnel qu’il est l’héritier du cinéma expressionniste, Fleischer vise à chaque plan un sentiment de malaise. La petite Bobby (Sharyn Moffett) n’a par ailleurs aucune échappatoire à la férocité des situations, qu’il s’agisse de la violence verbale des enfants de sa classe, de l’inattention d’une mère adultère, de l’insensibilité d’un père auto satisfait ou de l’agressivité d’un Juge effrayant lors d’une comparution mémorable au Tribunal. « Child of Divorce » aborde ainsi de manière frontale l’idée de sévices moraux à répétition rapportés à la dimension enfantine avec une efficace crédibilité jusqu’à un épilogue d’où pointe la révélation d’un désenchantement palpable et terriblement amer.
« Armored Car Robbery » (1950) et « The Narrow Margin » (1952) s’inscrivent dans la grande tradition du film noir américain avec l’acteur Charles McGrow pour rôle principal : le premier suit la cavale de malfaiteurs après le casse d’une banque, le deuxième avance sur une trame alambiquée, recluse dans le décor unique d’un train express en marche. Là, un flic protège la veuve d’un gangster, Mrs Neall, témoin crucial au procès qui s’annonce. Dans les deux cas Richard Fleischer affine un style nerveux, dynamique et d’une plasticité imparable. A l’exacte opposé des méthodes de travail d’un Franck Capra, Fleisher préconise des répétitions avec les acteurs jusqu’à plus soif pour atteindre une fluidité de jeu stupéfiante et pour ne souffrir d’aucune hésitation quant au placement de sa caméra. Ce moment détermine dès lors la composition d’une image où l’étrangeté est souvent suggérée par des d’angles insolites, des avants plans mystérieux. Le cinéaste dresse une taxinomie du langage des formes cinématographiques adaptée au film noir auquel il s’évertue avec une économie de moyen dont il tire toujours profit. Les séquences tournées caméra à l’épaule font preuve d’une nouveauté épatante, d’un ton avant-gardiste étonnant, bien plus proche de l’esthétique du cinéma des années 70 que du classicisme des années 50. L’obsession du rythme comme ligne de mire pousse Fleischer à concrétiser ainsi deux films excessivement brillants qui contribueront à le faire valoir à juste titre comme l’un des cinéastes les plus talentueux d’Hollywood.
Les bonus :
Le coffret propose une série de compléments passionnants, en première ligne le reportage de l’émission « Cinéma, Cinémas », « Un Pro d’Hollywood » de Claude Ventura et Philippe Garnier où Richard Fleischer évoque sa carrière et sa méthode de cinéma. Bertrand Tavernier prend le relai, en irréductible fan de « Child of Divorce », et revête l’habit de l’historien du cinéma pour dresser un portrait du cinéaste américain et en retirer la modernité de style. Dans le même sens, Nicolas Saada analyse en détail des scènes des trois films.
- Interview de Richard Fleischer dans l’émission Cinéma, Cinémas
- L’énigme du Chicago Express – scènes commentées par Nicolas Saada
- Armored Car Robbery – scènes commentées par Nicolas Saada
- Portrait d’un cinéaste de studio : Richard Fleischer par Bertrand Tavernier
- « Ciné-Club » : Alain Corneau et Bertrand Tavernier autour de deux films noirs
- - « Child of Divorce par Bertrand Tavernier
« Armored Car Robbery par Bertrand Tavernier
- « L’énigme du Chicago Express par Bertrand Tavernier





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