J’étais élève au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Philippe dirigeait un atelier avec des réalisateurs de la Fémis et des élèves du Conservatoire. Nous faisions des petits courts métrages. À la fin de l’atelier, Philippe m’a proposé de regarder le rôle de Lilie et de voir si cela me plaisait.
Quelle impression se dégageait à la lecture du script et comment avez-vous travaillé sur le film ?
Le script ne se présentait pas comme un scénario tel qu’on l’imagine. Il n’y avait pas du tout d’indication jour/nuit. Il était écrit, très poétique et épuré. C’était très beau. Pour la préparation, pendant un an les acteurs du groupe se retrouvaient toutes les semaines. Philippe nous demandait de parler de sexualité, de politique. Il enregistrait nos formules syntaxiques. Nous venions presque tous du théâtre et même dans le théâtre on a de moins en moins le temps de répéter de cette manière. Là, c’était le luxe absolu.
Quels souvenirs conservez-vous du tournage ?
Je me souviens du début sur les barricades. Nous étions sur une piste d’aérodrome abandonnée avec pour décor des voitures renversées en feu. Il faisait froid, il pleuvait. Et nous faisions face à deux cents CRS. Même si les gens derrière leur uniforme étaient très sympathiques, tout à coup avec cet uniforme multiplié par deux cents, on flippait.
Comment avez-vous abordé le rôle de Lilie ?
Il n’y avait pas vraiment de notion de personnage. Alors je me suis dit que je devais travailler sur la disponibilité. De ne pas maîtriser mon visage, ma voix. Philippe nous disait toujours : “Ne montez pas sur scène.” Quand il sentait qu’avec Louis(1) nous étions trop à l’aise et que nous allions commencer à faire les malins il arrêtait le tournage.
Avec Louis Garrel, considériez-vous que vous incarniez l’amour fou ?
J’avais le sentiment que le public ne pourrait jamais y croire. Le fait que nous n’avions pas de scène de nu à tourner nous sauvait et nous rassurait : nous aurions tous été très mal à l’aise, surtout que Louis était filmé par son père. D’ailleurs Philippe m’avait prévenu dès le départ. Il m’avait dit : “Tu joues la fiancée de Louis mais vous ne vous touchez jamais.” Je pensais donc que nous jouions plutôt une amitié amoureuse où l’on s’effleure la main, se fait une bise sur la joue. Mais Philippe savait très bien ce qu’il faisait.
Avec un peu de recul, jugez-vous que ce qui caractérise les personnages c’est avant tout la jeunesse ?
Quand on voit le film on sent le temps passer. Pas le temps du film mais la vie des personnages, on sent le temps qui passe. Quand Philippe nous filmait il disait : “Laissez passer les secondes. Je filme votre âme.” Ou alors: “Je fais un documentaire sur vos vingt ans.” Et mes vingt ans, ils sont là dans le film.
(1) Louis Garrel, le fils de Philippe Garrel, interprète François,l’amant de Lilie.
Propos recueillis par Donald James.
Clotilde Hesme :
Outre « Les amants réguliers » où elle interprète Lilie, on peut voir Clotilde Hesme sur grand écran dans Le chignon d’Olga de Jérôme Bonnel et dans « À ce soir» de Laure Dutilleul.
Actrice de théâtre, Clotilde Hesme a notamment travaillé avec Thierry de Peretti et François Orsoni, et jouera cette année dans une adaptation par Olivier Py d’un conte des frères Grimm : La jeune fille, le diable et le moulin.





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