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Iran, images interdites

Le 12 juin 2009, la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence suscite en Iran une contestation sans précédent. Deux ans après, alors que le monde arabe clame sa soif de démocratie, que reste-t-il du "printemps iranien" ?

> Interview de Manon Loizeau

Iran, images interdites

Le 12 juin 2009, la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence suscite en Iran une contestation sans précédent. Deux ans après, alors que le monde arabe (...)

Iran, images interdites

09/06/11

Chroniques d'un Iran interdit - Interview de Manon Loizeau

Depuis les élections iraniennes de juin 2009 et les révoltes qui ont suivi, Manon Loizeau, grand reporter et réalisatrice, Prix Albert-Londres 2006 (pour "La malédiction de naître fille"), recueille les témoignages et les vidéos tournées clandestinement à l’intérieur du pays par une jeunesse qui n’a plus peur.


Votre film est construit avec ce que vous appelez des « archives immédiates »…

Manon Loizeau : C’est ce que nous avons vu des événements en Tunisie et en Égypte sur YouTube ou sur Facebook. Les images qui parviennent de Syrie me rappellent celles que je vois depuis deux ans en provenance d’Iran. C’est dur pour les Iraniens. D’une certaine manière, ils ont été à l’origine de la répression documentée par téléphone portable et immédiatement transmise. C’est d’autant plus dur qu’ils rêvent toujours de la révolution, comme en Tunisie et en Égypte. En Iran, la nature du régime est différente. Mais je pense que ça va être de plus en plus difficile pour n’importe quel régime dictatorial ou autoritaire de cacher ce qui se passe. La conscience citoyenne vis-à-vis de tous ces nouveaux médias fait que l’information finira toujours par sortir du pays. Les étudiants se filment tout le temps. Ils sont devenus journalistes et cinéastes. Depuis deux ans, ils documentent la répression, malgré les arrestations, les morts, la torture. C’est incroyable !

Comment est-il possible de recevoir les informations en Iran ?

Grâce à Al Jazeera et à la BBC en persan. Ces chaînes sont interdites, mais comme les Iraniens sont habiles à contourner la censure, ils possèdent tous des antennes satellites que les Bassidji (milices paramilitaires en première ligne de la répression) et la police arrachent des toits. Le régime iranien est allé jusqu’à dire que les révolutions en cours en Tunisie et en Egypte s’inspiraient de la révolution khomeyniste. Ils ont détourné les faits et ont montré des images du « Printemps arabe » sur les chaînes officielles. L’un de mes contacts là-bas m’a dit : « Cela va sans doute prendre du temps, mais quand je vois sur la place Tahrir un étudiant égyptien qui porte le bracelet vert en solidarité avec l’Iran, cela me conforte sur le fait que nous finirons par gagner. » En février, de nouvelles manifestations ont eu lieu et les Iraniens ont cru à un sursaut. Ils me disaient : « Demain on reprend la rue. Peut-être que nous mourrons, pense à nous. Nous le faisons pour la liberté. Après ce qui s’est passé en Égypte et en Tunisie, nous ne pouvons pas ne rien tenter. » Deux semaines plus tard, c’était terminé. On avait de nouveau des arrestations, des viols en prison, des tortures, des morts. C’est un régime très dur. Les images de l’intérieur prennent encore plus de valeur. Toute personne qui filme risque des années d’emprisonnement… au mieux. Les familles sont menacées. J’admire le courage de ces jeunes et de ce peuple.

Pensez-vous qu’il y ait un espoir d’une bascule vers un peu plus de liberté ?

Je pense que ce qui s’est passé en juin 2009 est une faille irrémédiable dans le système, dans la mesure où 60 à 70 % de la population a moins de 25 ans. Pour ces jeunes, ce n’est plus possible de revenir en arrière. Ils n’ont plus peur. Mais ça prendra du temps. Leur résistance se fait au quotidien dans les facultés en empêchant les dignitaires du régime de s’exprimer, en continuant à aller manifester et en gardant vivant l’esprit de la révolte.

Aujourd’hui, parvenez-vous encore à communiquer avec des Iraniens sur place ?

Non. Depuis un mois Skype, Gmail et Facebook sont complètement bloqués. Je les consulte néanmoins sans cesse pour voir si, tout à coup, je n’ai pas enfin des nouvelles. Quand je reste deux à trois semaines sans contact, je m’inquiète. Pour communiquer, nous avons un langage codé. Nous utilisons des métaphores, des allusions.

Pouvez-vous donner un exemple ?

Non, je ne peux pas (rires). Je suis complètement parano. Disons que nous filons les métaphores. Nous parvenons à nous comprendre. Mais parfois c’est assez drôle et nous avons aussi de grands éclats de rire.

Pensez-vous que votre film pourra faire bouger les choses ?

Je ne me fais pas trop d’illusions. Nous pouvons en tous cas alerter et faire entendre ces voix qui nous parviennent d’un Iran qui s’est complètement refermé. Transmettre les voix de ceux que l’on n’entend pas est pour moi une obsession. Cela serait formidable si Al Jazeera et la BBC achetaient ce film car cela permettrait que les Iraniens de l’intérieur le voient et aient conscience que nous ne les oublions pas.

Propos recueillis par Laure Naimski

Iran : les images interdites
mardi, 5 juillet 2011 à 10:05
Pas de rediffusion
(France, 2010, 105mn)
ARTE F

Edité le : Thu Jun 09 17:44:10 CEST 2011
Dernière mise à jour le : Thu Jun 09 17:44:10 CEST 2011