Chris Marker par Agnès Varda (Rencontres d'Arles) par telerama
Le célèbre festival venait de consacrer une rétrospective (300 œuvres créées entre 1957 et 2010) au photographe. Photographe, ou vidéaste, cinéaste ? Et pourquoi pas dialoguiste, documentariste, écrivain ? On se demande encore dans quels termes présenter ce jeune artiste de 90 ans, né à Neuilly-sur-Seine pendant l’entre-deux-guerres, et dont l’œuvre, immense, peine à être figée, cataloguée.
Christian-François Bouche-Villeneuve, ancien étudiant en philosophie, a décidé de se rebaptiser Chris Marker, à l’américaine. Difficile de ne pas penser à l’admiration des auteurs de la Nouvelle Vague, dont il fait partie, pour le cinéma d’outre-Atlantique, au lendemain de la guerre. Comme son ami Alain Resnais, avec qui il a réalisé Les statues meurent aussi (1953), un film sur l’art nègre, Marker a participé à la transformation de son époque, au-delà du périmètre franco-germanopratin et des amis des Cahiers du cinéma : l’éditeur d’une collection de livres de voyage (Petite Planète, au Seuil) sait que la mutation du monde en cours ne peut être traduite qu’en repensant la forme, le langage cinématographique, ou encore en redynamisant la narration.
Son film le plus célèbre, La Jetée (1963) est aussi un film de science-fiction : pas anodin de la part de quelqu’un qui souhaite s’affranchir de ses limites, qu’elles soient formelles ou spatio-temporelles. On y voit un homme en proie à des expériences scientifiques, cruelles, qui lui font accéder à son passé mais aussi à l’avenir. Le récit se raconte en images fixes, sublimes noirs et blancs qui semblent s’animer (et s’animent, à une reprise seulement) et se jouer de notre perception. C’est un photo-roman, rendu d’autant plus vibrant par la voix off du récitant Jean Négroni et la musique de Trevor Duncan.
La Jetée n’a pas seulement marqué son temps, il a aussi inspiré au réalisateur Terry Gilliam son film L’Armée des douze singes (1995), une autre réflexion, en mode disjoncté, sur le voyage intérieur et les séquelles du temps, doublé d’un questionnement sur la perception, la subjectivité de la mémoire ou encore le flirt intime entre folie et normalité, autant de thèmes indissociables de l’œuvre de Marker.
La Jetée (1962) par ElMariachi333
Plus globalement, ces réflexions illustrent une vision éminemment politique. Dès les années 1950, l’artiste s’est tourné vers le monde en souhaitant témoigner de son évolution. Citons Dimanche à Pékin (1956), Lettre de Sibérie (1958) ou encore Cuba si (1961). Dans chacun de ses films, le spectateur n’est pas seulement pris à témoin : il est amené à s’interroger, à travers celui de Marker, sur son propre regard, loin de toute passivité. Il en sera de même avec Le fond de l’air est rouge (1977), un film de trois heures sur l’histoire des utopies révolutionnaires. Sans soleil (1983) choisit encore l’ailleurs (du Japon à la Guinée-Bissau, en passant par le Cap-Vert) pour nous confronter à nos propres modes de vie.
Plus récemment, Chris Marker a choisi le métro parisien comme terrain d’expérimentation. Ses deux séries de photographies, Quelle heure est-elle ? (2004-2008) et Passengers (2008-2010), suscitent un écho troublant chez qui les regarde. Est-ce la tristesse, la solitude de ces regards énigmatiques de jeunes filles qui touchent à ce point ? Ou bien le dernier miroir que Chris Marker ne manque pas de nous tendre ? Quoi qu’il en soit, nul voyeurisme dans ces instants volés. Comme disait Nietzsche, « la vérité est une femme : ses voiles, ses pudeurs et ses mensonges lui appartiennent essentiellement ».
Julien Grunberg






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