Mais, déjà, les entreprises étrangères commençaient à investir massivement dans le pays. En 2007, mon arrivée fut un choc. Nouvel aéroport ultra moderne avec écrans plasma, formalités de douanes expéditives, rues et avenues embouteillées, voitures de luxe en pagaille et des centaines de magasins à la mode occidentale. Si bien qu’aujourd’hui, Almaty ressemble à toutes les grandes villes du monde… Fini les chapkas russes au charme suranné sur les têtes des jeunes kazakhs. Maintenant, la norme, c’est la casquette avec un jean et des baskets et, à l’heure du déjeuner, on y fait même la queue pour manger un kebab sur le pouce, parfois une bière à la main. Incroyable ! Je n’en reviens pas ! Comment un pays peut-il changer si vite ?
Mais nous ne sommes pas venus dans ce pays pour ça. Tout à l’heure, nous embarquons avec le caméraman dans un petit avion à hélices pour rejoindre la ville de Kyzyl Orda, à deux heures de vol. C’est l’aéroport le plus proche de la mer d’Aral. Après, il restera encore 500 kilomètres de voiture à faire. Car, après des années d’assèchement, cette mer condamnée à disparaître d’ici quelques années commencerait à revivre… les poissons y seraient même de retour ? C’est cette histoire que nous sommes venus raconter.
Carcasses d’avions sur le bord de la piste, vieilles bâtisses de l’époque soviétique. A la descente de l’avion, je retrouve l’ambiance du Kazakhstan que j’avais quitté il y a 7 ans. Sur le parking de l’aéroport de Kyzyl Orda, Karakoz, notre interprète et fixeuse, ainsi qu’un chauffeur, choisi par ses soins, nous attendent.
Lunettes de soleil noires, chaussures cirées à la mode italienne, voiture rutilante, le jeune homme est un professionnel de la conduite et dès la sortie de la ville, il affiche la couleur. Pied au plancher, l’aiguille du compteur ne cesse de grimper pour s’arrêter, à plus de 160 km/h, sur une route étroite, parsemée de nids de poules et de plaques de neige. Seuls d’inconscients chameaux sauvages traversant lentement la route lui feront lever le pied, voire écraser la pédale de frein jusqu’au blocage complet des roues sur plusieurs mètres.
Fonçant dans notre fusée à quatre roues, épuisés à force de nous cramponner, nous passons, au bout de deux heures à peine, devant le cosmodrome de Baïkonour et ses énormes antennes satellites. Bon Dieu que cette voiture est solide ! Allez, plus que deux heures de rallye avant la mer d’Aral.
Finalement, c’est sans encombre et soulagés que nous arrivons à Aral. Avec 70.000 habitants, cette ville sera notre base arrière pour effectuer ce reportage.
Avant que le niveau de la mer ne recule, Aral était un port très important. Aujourd’hui, même si l’eau est revenue à une trentaine de kilomètres des anciens quais, les vieux bateaux de commerce, tous échoués sur le sable, servent parfois d’abris aux troupeaux de chameaux.
Dans la région, les touristes sont plutôt rares… Les hôtels de la ville laissent à désirer, Pas de chauffage ni d’eau chaude. Dehors, la température oscille entre -10 et -20 degrés. Alors pour plus de confort, notre fixeuse Karakoz nous trouve une charmante petite famille Kazakh chez qui nous louons une chambre, petit déjeuner et dîner compris. Surprise. A l’intérieur de la maison, c’est tout l’inverse. Le chauffage au charbon fonctionne 24 heures sur 24, si bien que nous sommes obligés de dormir presque nus sur nos lits, la fenêtre étant condamnée par un énorme bloc de glace.
Première matinée à Aral. Visite de la nouvelle usine de traitement du poisson de la ville. A l’abandon pendant 20 ans, elle a pu rouvrir ses portes en septembre 2006 grâce à l’aide d’une ONG danoise et au retour en quantité du poisson dans la mer. Forte de l’acquisition de nouveaux congélateurs, l’usine peut désormais fonctionner toute l’année en stockant des dizaines de tonnes de poissons. Ce retour du poisson a également dynamisé toute l’économie de la région. La preuve par l’image : les étals du bazar de la ville sont abondamment garnis. On y trouve de tout, y compris les derniers gadgets électroniques à la mode, lecteur DVD, chaîne hi-fi MP3… Les commerçants sont unanimes : ils remercient le retour de leur mer et de la pêche, c’est bon pour leurs affaires.
Mais ce retour « miraculeux » du poisson et de la mer n’est pas le fait du hasard. Il est directement lié à la construction d’un barrage de plusieurs mètres de haut qui se trouve à 6 heures de pistes d’Aral.
Le soir, de retour dans notre famille kazakh, nous faisons la connaissance d’un nouveau chauffeur. Avec sa jeep UAZ de fabrication russe, c’est lui qui nous conduira durant les quelques jours de notre expédition sur les rives de la petite mer d’Aral, à la rencontre des villages de pêcheurs et du fameux barrage. L’homme connaît bien la route. Dans la steppe gelée, il n’y a pas un seul panneau… Mieux vaut ne pas s’égarer, on n’y croise guère plus de deux ou trois véhicules chaque jour. Le départ est prévu à l’aube.
En fin de matinée, sous un soleil radieux doublé d’un froid glacial, nous arrivons au village de pêcheurs de Karateren. C’est Batharan, le chef d’une petite coopérative de pêcheurs qui nous accueille et nous héberge. Après un copieux plov, un plat traditionnel à base de viande de chameau et de riz, dégusté avec les mains, tous ensemble, assis par terre autour de la table, Batharan nous conduit vers une brigade de pêcheurs.
De novembre à mars, quand la couche de glace est suffisamment épaisse, ces petits groupes de 5 à 10 personnes pêchent en tendant des filets entre deux trous percés dans la mer gelée. C’est là, sur mer d’Aral du Nord, encerclés de glace à perte de vue, que les pêcheurs nous parlent de leur nouvelle vie.
Depuis le retour de la mer et du poisson, beaucoup ont pu s’acheter une maison neuve et bien d’autres choses encore. Un business tellement rentable que certaines brigades de pêcheurs viennent de très loin et s’installent dans des campements creusés sous terre sur les rives de la mer d’Aral. On les appelle les nomades.
La journée de pêche terminée, nous rentrons au village avec Yerlan le pêcheur. Il veut nous montrer sa nouvelle maison. C’est autour d’un thé qu’il nous fait d’heureuses confidences sur sa nouvelle vie. Sa femme nous cuisine une carpe de 5 kilos, pêchée il y a seulement quelques heures par son mari.
Le lendemain matin, départ pour le barrage. L’édifice est impressionnant : treize kilomètres de long et plusieurs dizaines de mètres de haut. Construit en 2001 avec l’aide de la Banque Mondiale, il a permis à la petite mer d’Aral de remonter de plusieurs mètres, devançant toutes les prévisions des experts.
Un hasard heureux fait que nous arrivons sur le barrage le jour de la fermeture des vannes. Vassiliev, le chef du chantier est présent. Il nous explique son fonctionnement. Mais ce barrage a quand même un inconvénient majeur : en coupant la mer en deux, il prive la partie Sud de la mer d’Aral de sa principale source d’approvisionnement en eau. De toute façon, pour un grand nombre de scientifiques et de politiques, cette partie Sud de la mer est définitivement condamnée, et il sera difficile de faire marche arrière. Mais à quoi ressemble-t-elle cette partie sud ?
Pour en avoir une idée, le jour suivant notre visite du barrage, nous nous rendons à une centaine de kilomètres plus au Sud, accompagnés d’un ancien habitant de cette région, aujourd’hui totalement désertique et inhabitée.
Sur les ruines de son village, le vieil homme se souvient. Jadis, l’eau venait jusqu'à la porte de sa maison. Petit à petit, avec la disparition de la mer, tous les habitants ont fui. L’homme ignore pourquoi « sa mer » s’est retirée. Il croit en l’existence d’un trou géant qui aspirerait l’eau vers le bas. Mystère…
En fin de journée, de retour chez Batharan, au village de pêcheurs, nous assistons à une étonnante transaction de plusieurs tonnes de poissons avec un grossiste venu avec un camion frigorifique loué spécialement pour l’occasion. L’homme a décidé de se lancer dans le commerce du poisson après avoir tenté sa chance dans le pétrole.
Une occasion pour nous d’en connaître un peu plus sur ce juteux business du poisson et sur tous ses intermédiaires qui prennent une commission au passage. Le retour sur la ville d’Aral est prévu pour le lendemain matin.
Dernier jour à Aral. Lors d’une discussion avec notre « fixeuse », nous apprenons qu’une nouvelle école a été construite grâce aux retombées de la pêche dans le village de Jalangash, à quelques kilomètres de là. Nous décidons d’aller la visiter.
Pendant le cours, probablement motivé par la caméra, un professeur d’histoire géographie enseigne aux élèves les bienfaits du barrage. Mais plus étonnant encore, il leur raconte aussi que la région a été le théâtre de toutes sortes d’expérimentations. Nucléaires notamment. Avec des conséquences écologiques très graves…
Une information révélée par des recherches effectuées en France m’avaient également appris que sur une île de la mer d’Aral, des essais chimiques et bactériologiques avaient été réalisés par les militaires russes du temps de l’URSS.
Une question d’importance se pose alors : le poisson de cette mer d’Aral serait-il contaminé par toute cette pollution ?
Nous retournons poser cette question à la responsable locale de l’ONG danoise à l’origine de la « renaissance » de l’usine de poisson. Cette dernière nous avoue, face à la caméra, qu’aucun test toxicologique n’a été réalisé sur les poissons au départ de l’usine. Ni par l’ONG, ni par un organisme officiel Kazakh. Pourtant, des tonnes de poissons sont expédiés un peu partout au Kazakhstan, mais aussi en Russie et dans certains pays européens.
Décidés à approfondir notre enquête quant à la toxicité réelle des poissons, nous repartons à Almaty, la capitale économique du pays. C’est le même chauffeur kamikaze qui nous conduit à l’aéroport. Cette fois-ci, sous peine de ne pas le payer, je lui demande de ne pas dépasser les 100 km/h. Le jeune « pilote » accepte. Un voyage moins épuisant que le précédent : le cameraman et moi-même dormiront un peu.
A notre arrivée à Almaty, Olga, mon contact et interprète sur place, m’apprend que nous avons obtenu, grâce à un fax envoyé par l’Ambassade de France, l’autorisation de visiter et filmer un hôpital spécial ou des enfants malades de la région de la mer d’Aral sont soignés.
Une fois sur place, même si l’accès à certains services nous est refusé, ce que nous apprennent les médecins est terrifiant. Qui plus est, un haut fonctionnaire kazakh proche du ministère de l’environnement, contacté par téléphone, nous avouera très vite l’impensable…
Vincent Prado
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Le retour de la Mer d’Aral : à quel prix ?
De Vincent Prado, Aurel Ziegler et Mathieu Lere
ARTE GEIE / Ligne de Mire Productions– France 2007
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