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29/08/08

Ce n’est qu’un début

"L’évolution démographique est une réalité objective à laquelle la politique sociale et économique doit s’adapter."

Lutz Wolfgang Lutz est démographe et coordinateur auprès de l'Observatoire européen de la situation sociale, de la démographie et de la famille.


ARTE : Pourriez-vous expliquez brièvement ce qu’on entend par vieillissement de la population et mutation démographique ?
W. Lutz : Dans une grande partie de l’Europe, le taux de natalité est inférieur, depuis les années 1970, au seuil de renouvellement des générations, soit deux enfants vivants par femme. Dans le même temps, l’espérance de vie a considérablement augmenté et ce phénomène se poursuivra jusqu’à nouvel ordre. Sous l’effet conjugué de ces deux phénomènes, il y aura de plus en plus de personnes âgées et de moins en moins de jeunes. Et ce n’est qu’un début. Aujourd’hui, seuls 3 pour cent des Européens ont plus de 80 ans. D’ici 2050, les 80 ans et plus devraient représenter plus de 10 pour cent de la population et, à la fin de ce siècle, peut-être même plus d’un quart de la population totale.


Source: Eurostat, 13/2004

Dans quels pays d’Europe le problème est-il le plus marqué ? Observe-t-on le même recul des naissances en dehors de l’Europe ou s’agit-il d’un problème propre aux pays industrialisés ?
En Europe, le taux de fécondité est le plus élevé dans les pays nordiques et en France, et le plus faible en Europe centrale, orientale et méridionale. Dans certains cas, il est inférieur à deux tiers du seuil de renouvellement des générations. Ces pays seront connaîtront le vieillissement le plus rapide de la population.
Actuellement, le taux de fécondité est en baisse dans le monde entier. Aux Etats-Unis, il est étonnamment élevé (env. deux enfants par femme). Dans les autres pays industrialisés, il est très faible notamment au Japon, à Singapour et en Corée du sud. Même dans en Chine, on estime le taux de fécondité à seulement 1,6 enfant par femme.

Dans les analyses démographiques, on lit souvent le terme de « voie propre à l’Allemagne » ? Qu’est-ce que les démographes entendent par là ?
Par rapport à d’autres pays d’Europe, la proportion des femmes sans enfants est particulièrement élevée en Allemagne : ainsi, plus de 40% des diplômées de l’enseignement supérieur n’ont pas d’enfant. Dans le même temps, on constate en Allemagne et en Autriche un net recul du désir d’enfants (contrairement à la majorité des autres pays).

Dans le débat actuel, n’a-t-on pas tendance à réduire les questions sociales aux problèmes démographiques ?
L’évolution démographique est une réalité objective à laquelle la politique sociale et économique doit s’adapter. Seuls trois facteurs influent sur l’évolution démographique : le taux de fécondité, le taux de mortalité et les migrations. Alliés à la structure d’âge de la population actuelle, ils déterminent la dynamique future de la population.
L’évolution démographique ne peut être influencée qu’à très long terme et de façon très incertaine.

Est-il réaliste d’espérer atteindre à nouveau un taux de fécondité de 2,1 enfants par femme, permettant d’assurer le renouvellement des générations ? Et un tel objectif est-il souhaitable ?
Certains pays industrialisés (notamment la France et les Etats-Unis) ne sont pas très éloignés du seuil de renouvellement des générations, et ce pour diverses raisons. En revanche, les pays qui sont bien en deçà le resteront vraisemblablement dans un proche avenir. Compte tenu de la pollution et des changements climatiques à l’échelle planétaire, un taux de natalité sensiblement supérieur n’est pas forcément souhaitable. Il faudra trouver un juste équilibre, en évitant un accroissement trop sensible de la population mondiale et un vieillissement trop rapide. Le vieillissement et le recul progressifs de la population en Europe pourraient être compensés par une valorisation du capital humain de la jeune génération (grâce à la formation).

Le terme de « politique démographique », qui a eu longtemps une connotation négative en Allemagne, refait surface outre-Rhin. Selon vous, quelle forme pourrait prendre une politique démographique « raisonnable » ?
Jusqu’ici, les décideurs politiques allemands se sont contentés de soutenir financièrement les familles. L’augmentation du taux de fécondité ne faisait pas partie de leurs objectifs déclarés, même s’ils espéraient qu’une telle politique favorise indirectement les naissances. D’une part, il est très difficile d’influencer le taux de natalité et, d’autre part, les fondements idéologiques d’une telle démarche restent fortement contestés. Parmi les stratégies possibles, on peut citer les « Tempo Policies » qui n’influent pas sur le nombre d’enfants mais visent à réduire l’âge de la première grossesse. Ce paramètre a une incidence notable sur le nombre des naissances au cours d’une année civile, qui représente le facteur décisif en termes de pyramide des âges. En l’occurrence, l’une des stratégies envisageables serait de réduire la durée des études tout en maintenant le niveau de qualification.

L’évolution démographique influe-t-elle sur l’économie ou inversement ?
Les deux sont vrais. Le nombre et la structure d’âge des actifs ont une incidence décisive sur l’économie. Outre la question du financement des retraites, il est à craindre qu’une proportion trop élevée de salariés âgés ne freine l’augmentation de la productivité. Par ailleurs, les perspectives d’emploi des jeunes ont une influence notable sur la décision de fonder ou non une famille. Ainsi, pour nombre de jeunes femmes, arriver concilier travail (lorsqu’on a décroché un emploi) et famille est un facteur décisif en l’occurrence.

Existe-t-il des initiatives démographiques au niveau de l’Union européenne ?
En vertu du Traité de Maastricht, l’Union européenne est certes habilitée à observer l’évolution démographique, mais la politique de la famille à proprement parler est clairement du ressort des Etats nationaux. De ce fait, l’Union européenne a les mains liées en matière de politique démographique. Compte tenu des répercussions de l’évolution démographique, tel que cela a été souligné au plus haut niveau dans le cadre du bilan des objectifs fixés au sommet européen de Lisbonne, il serait toutefois extrêmement judicieux de suivre et d’analyser de plus près l’évolution démographique en Europe. L’Union européenne dispose de nombreuses institutions spécialisées. Or il n’existe aucune structure paneuropéenne dédiée à l’analyse de l’évolution démographique.

Propos recueillis par Nicola Hellmann

Edité le : 08-11-04
Dernière mise à jour le : 29-08-08