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Mang'Actu - 20/08/08

Avril 06

Oyé oyé ! Mang’Arte est heureux de vous annoncer la sortie imminente aux éditions Kana de Comic Cue, revue alternative qui, au même titre que AX, s’est donnée pour mission de défricher les territoires d’avant-garde du manga. Sous une couverture de la pétillante Junko Mizuno, ce premier numéro aura pour thème l’enfance et accueillera dans ses pages une sélection de mangas que vous avez pu lire dans Mang’Arte, des interviews des divers acteurs liés à l’industrie du manga et une série d’articles vous permettant d’appréhender un peu mieux ce medium, et comprendre la place proéminente qu’il occupe aujourd’hui dans le champ culturel au Japon et dans le monde. Il va s’en dire que si vous appréciez Mang’Arte et que vous « vivez curieux », cette anthologie est à ne pas manquer.
Ceci étant dit, retour sur la production du mois d’avril dans ce Mang’Actu amené par le génial Kazu Yuzuki, le troublant Shin’ichi Abe, un Tezuka sur tous les fronts, et une petite pincée de manhua chinois. Bonne lecture !

Paradis
Abe (Shin’ichi)
Picquier Manga / 14, 50 €

Série de nouvelles réalistes ou oniriques : un homme et une femme tirent un premier bilan de leur couple à l’occasion d’un déménagement ; un homme accompagne les derniers instants de la vie de son père ; un époux nourrit des fantasmes tandis que sa femme agonise ; deux hommes trouve refuge dans une montagne sacrée ; la vie dans un village minier de Kyûshû ; les confidences d’un étudiant rossé par des trotskistes et le retour au pays, plein d’amertumes, d’un auteur de manga.

Pour fêter ses 20 ans, Picquier, maison d’édition spécialisée dans la littérature et la culture asiatique, inaugure une toute nouvelle collection dédiée au manga. Chapeautée par Patrick Honnoré, traducteur notamment de Taniguchi ou Hideji Oda pour les labels "Ecritures" et "Sakka" de Casterman, Picquier Manga se distingue par cette même volonté de promouvoir un manga plus adulte et différent. Apparu dans la revue d’avant-garde Garô en 1970, Shin’ichi Abe est l’un des ambassadeurs du gekiga, courant qui a révolutionné le manga en y introduisant une noirceur et un réalisme jusqu’alors inédit.  Doté d’un graphisme simple et torturé, le mangaka restitue toute l’âpreté de décor morne auquel il confère une beauté abstraite toute singulière. Natif de Kyushu, Abe s’est inspiré des hommes et femmes sans illusions qu’il a connu dans sa jeunesse et dont la vie suinte l’ennui et l’angoisse. Espoirs déchus, passion consumée, secrets de famille, rancoeurs, rumeurs villageoises, unions contre-nature, passé inavouable que l’on ne veut plus remuer… Le mangaka évoque la vie miséreuse et vaine de ces gens avec un pessimisme qui rejoint la vision cruelle d’un Tatsumi. Mais à la différence des récits linéaires du père du gekiga, Paradis requiert un investissement de tous les instants de la part du lecteur qui devra s’attendre à être déconcerter par une narration qui, s’en être expérimentale, se fait souvent allusive… quand elle n’est pas carrément sibylline.



Des Courges par milliers
Yuzuki (Kazu)
Picquier Manga / 14,50 €

Une rue commerçante sans âge, écrasée par la chaleur moite d’un été tropical. On suit la vie au quotidien de quelques personnages observé sous l’œil vif d’un garçonnet facétieux et polisson.

Il y avait Iô Kuroda et ses aubergines, il faudra aussi compter sur Yuzuki et ses courges… Difficile de ne pas se laisser embarquer par ce petit bijou qui fleure bon les vacances d’été, l’insouciance et la bonne humeur. Entre réalisme et fantastique, Yuzuki met en scène un Japon exotique, rêvé, luxuriant et rétro, plein de naïveté et d’innocence où règne le bonheur de vivre. D’histoire en histoire, on retrouve des personnages récurrents, tels ces jeunes filles très natures et souvent chipies, ces femmes ingénues et plantureuses, ces dragueurs de bastringue un peu trop timides et donc ce garçon espiègle intrigué par les petites choses de la vie. On y croise aussi beaucoup de chiens dont certains dotés de particularité physique pour le moins surprenante … Yuzuki se met dans la peau d’un gamin qui observe le monde qui l’entoure avec amusement et malice. Ne rechignant pas devant un ton canaille, ce manga se construit autour de petites saynètes qui rivalisent de fraîcheur et rayonnent d’un humour farceur auquel, disons-le tout net, il est difficile de résister. La preuve, une fois terminé, on ne peut s’empêcher d’en relire quelques extraits pour prolonger l’indéfinissable charme qui irradie littéralement de ses pages. Sachant que Yuzuki est un auteur peu prolixe, il va sans dire que Des courges par milliers est l’indispensable de ce mois !

Crash t.1 et 2 (série terminée)
Sakurazawa (Erika)
Asuka / 9 €

Jeune mannequin je-m'en-foutiste, Kazuya tombe des nues lorsque Miyake, l'inconnue avec laquelle il vient de passer la nuit, lui annonce qu'elle est son nouveau manager. A mesure qu'ils apprennent à se connaître, ce qui n'était qu'une aventure d'un soir prend une tout autre dimension. Mais, dans un milieu où l'artifice et le frivole sont rois et où certains sont prêts à se transformer en gigolo pour devenir célèbre, l'amour a-t-il encore une vraie signification ?

Sortis coup sur coup, les deux volumes de cette courte série de Erika Sakurazawa traite des coulisses du monde de la mode et du show-biz en adoptant un angle original puisque c'est à travers le regard de deux hommes "objets", distillant du rêve facile pour jeunes filles frivoles que se structure l'histoire. Croisant le regard désabusé de Kazuya jeune homme hédoniste qui vit au jour le jour et celui de Nakamura, son double gigolo cynique et arriviste, la mangaka fustige le mirage d'une société tout entière tournée vers le paraître et où le corps se marchande comme un vulgaire bien consommable. Signé en 1998, Crash est un beau josei qui sait capter un certain air du temps sous les dehors de simple comédie romantique. Sakurazawa y confirme ses talents de narratrice dans la foulée de Entre les draps et de Body and Soul en apportant ici une note plus profonde qu’à l’accoutumée.   

L'envol
Zhang (Kiaoyu)
Xiao Pan / 7,50 €

Deux nouvelles d’anticipation de Kiaoyu Zhang.
Fils d'un dissident lynché pendant la sanglante Révolution culturelle, le souffre-douleur Zhengfei se passionne pour l'aviation et se jure un jour de voler en mémoire de son père ;Miti, enfant de la préhistoire se retrouve projeté dans le futur aux mains de scientifiques et d'une psychologue qui se charge de l'éduquer comme une mère. Mais vient le jour où l'on décide de renvoyer Miti à son passé.

De tous les titres édités par Xiao Pan jusqu'à présent, L'envol est certainement le plus classique dans la forme. A y regarder de près, le style de l'auteur semble parfois faire la décalque plus ou moins adroite de Tsukasa Hojo, mangaka mondialement connu depuis le succès de Cat's eyes, Nicky Larson et plus récemment Angel Heart. Le dessin trop méticuleux de Zhang et souvent statique ne parvient pas à communiquer une réelle émotion,  d’autant que la nouvelle de Asimov qui a inspiré le second récit ne brille guère par son originalité. Quant à la première nouvelle donnant son titre au recueil, elle souffre de sa brièveté mais surtout d'une fin se voulant poétique mais qui est surtout insipide. Malgré toute la bonne volonté de l'auteur et la démarche louable de dénoncer les errements des années Mao, L'envol peine à convaincre.    

Diu Diu t.1 (série en 3 tomes, en cours)
La formule magique
Nie (Jun)
Xiao Pan / 6,50 €

Venue livrer ses dessins à son rédacteur en chef, une dessinatrice de BD s'aperçoit que ses personnages ont délaissé ses planches pour envahir le monde réel. Diu Diu, un renard un peu crétin, est chargé de retrouver les toons. 

L'auteur de My Street s'offre une récréation avec cette série beaucoup plus légère et gentillette qui tourne autour de personnages loufoques aux noms impossibles comme Walunwa et Petit-fruit-pas-mûr… Aimable divertissement, Diu Diu mêle l'absurde, les situations non-sensiques et le rythme disjoncté des vieux cartoons américains des années 30-50 à la Chuck Jones avec le regard distancié d'un Tex Avery. Autant dire qu'il est amusant de voir un artiste chinois se réapproprier un univers dont les codes nous sont très familiers pour y instiller sa touche personnelle. Même si tout part dans un délire pas toujours maîtrisé et l'humour tombe parfois à plat, le dessin "caoutchouteux" très dynamique de Jun Nie invite à l'indulgence. Un manhua anecdotique très occidentalisé et certainement peu représentatif de la production chinoise contemporaine, mais qui se laisse lire agréablement.

Osamu Tezuka Biographie 1975-1989 (série terminée)
Tezuka Productions
Casterman / 12,95 €

Tezuka à la conquête du monde !

Quand la légende prend le pas sur la réalité, on imprime la légende... En supervisant la biographie dessinée de Tezuka, Toshio Ban, ancien assistant de Tezuka à la Tezuka Pro a bien retenu le vieil adage de John Ford. Un peu trop peut-être car voilà le principal grief que l'on peut porter à cette rétrospective qui, à trop être éblouie par le mythe, continue de répandre dans notre imaginaire la figure de ce créateur d'exception, hyperactif, dynamique et constamment sous pression qui enchaîna avec bonhomie, séries, long-métrages animés, épisodes spéciaux, courts-métrages expérimentaux et mangas. Qu'en était-il de ses doutes, de ses angoisses, de ses regrets ? Comment ressentait-il ses échecs ? On n'en saura quasiment rien, encore moins sur les tensions personnelles et professionnelles probables que ces cadences infernales impliquèrent dans la vie de Tezuka et de ses collaborateurs. Occultant la part d'ombre du Sensei, la biographie s'attarde en revanche longuement sur les honneurs et louanges qui lui furent accordés au Japon et bientôt un peu partout dans le monde à travers quelques rencontres marquantes avec des grands noms du dessin animé et de la bande dessinée : Giraud/Moebius, Ward Kimball, animateur chez Disney, ou encore les frères Wan, pionniers de l'animation en Chine. Si au final, on reste un peu sur sa faim, ces quatre volumes donnent envie de se jeter sur toutes les œuvres de Tezuka et c'est là l'essentiel. Précisons enfin pour les fans que le volume s’achève sur un récapitulatif – impressionnant- de toute la production animée et dessinée du mangaka qui s’étend sur une bonne vingtaine de pages ! Preuve qu’on est loin d’avoir fini avec l’œuvre gigantesque du maître.

Kirihito (série en 4 tomes, terminée)
Tezuka (Osamu)
Delcourt-Akata / 7, 50 €

Contaminé par la Monmô étrange maladie qui l’a transformé en homme chien, Kirihito a tout perdu, son statut de brillant médecin, la femme qu’il aime et tout ce en quoi il croyait. Traqué de toute part, défiguré, l’homme-chien est aux abois. Quand il découvre les dessous d’un complot visant ni plus ni moins qu’à l’éliminer et fomenté par l’ambitieux professeur Tatsuga’ura, il n’a plus qu’un but : se venger.

Ainsi s’achève ce très plaisant thriller « fantastico-médical » qui nous a mené aux quatre coins de la planète, du Japon à la Palestine, en passant par la Chine ou l’Afrique du sud...  Conçu comme une série B à grand spectacle, Kirihito est, malgré quelques ficelles scénaristiques un peu grosses, un bon Tezuka, émaillé d’une bonne dose de spectaculaire tel l’incroyable prestation de cette « femme beignet » qui nous vaut un cliffhanger terrifiant et mémorable à la fin du tome 3. A travers les péripéties de cet homme-animal, Tezuka montre que la sauvagerie n’est pas toujours là où on la croit et livre un tableau crépusculaire du monde des années 70 secoué (déjà) par la crise du pétrole et le terrorisme international. Le choix d’ancrer une partie de l’action en Afrique du Sud en proie à l’Apartheid n’étant pas à ce titre une simple touche d’exotisme de la part de ce pur humaniste.

*

Toujours du Tezuka, avec L’enfant aux trois yeux, dont le volume 3 vient de paraître chez Asuka. Précisons que la moitié de l’ouvrage est occupée par une grande histoire (Le secret de Ghrîb) qui s’étend sur cinq épisodes visiblement nés au fil de la plume. Y interviennent entre autres, une militante du Cobabaf, équivalent du Mouvement de libération des femmes (Tezuka serait-il un brin misogyne ?), l’Armée US, la CIA et des indiens d’Amérique ! C’est un peu décousu  comme si le maître avait suivi de loin la réalisation de cette histoire, mais la chute très inattendue produit son petit effet.
Un manga d’action où l’on parle de l’opéra "Tosca" de Puccini, ça ne court pas les rayonnages. Preuve que Gunslinger Girl n’est pas un manga tout à fait comme les autres, même si sur le papier on  retrouve des thèmes ultra classiques du manga d’action : des super-héroïnes androïdes excellant dans l’art du combat et dont le talent est mis à contribution au profit d’une organisation secrète travaillant pour le compte du gouvernement. Oui, mais voilà l’organisation a des méthodes qui n’ont rien à envier avec ce qu’elle combat (la mafia entre autres) et puise sa raison d’être dans la manipulation qu’elle opère sur des jeunes filles qui n’ont plus en elles que des résidus d’humanité. Un manga finalement moins « clichetonneux » qu’il n’y paraît et qui peut se lire à plusieurs niveaux. A noter qu’une version « collector » accompagne l’édition normale de cette série contenant en plus du manga, un épisode de la version animée dotée d’une réalisation efficace et d’une musique de générique très aérienne et mélancolique. (Asuka, édition simple, 7, 95 € ; édition luxe, 10,95 €).
Kiwi wa pet s’éternise un peu mais Yayoi Ogawa parvient à relancer l’intrigue in fine grâce à une déclaration très explicite de Momo envers sa maîtresse Sumire, qui met à mal la traditionnelle réserve japonaise (tome 5, Kurokawa, 6,50 €). Un josei sympathique qui se lit toujours avec plaisir. Pour les sportifs, on signale la nouvelle série S de Setona Mizushiro chez Asuka (6,50 €). Deux amis d’enfance qui forment une paire de badminton imbattable se fâchent lorsque l’un d’eux décident de partir former une équipe avec un surdoué du badminton souhaitant se lancer en double. Amusant à lire au second degré car un brin excessif (le héros délaissé va jusqu’à se prosterner devant son ami pour le convaincre de rester), S développe une intrigue de rivalité sportive dans une ambiance inhabituelle de shônen aï (manga traitant des amours homosexuels). Pour les plus curieux.

C’est tout pour ce mois-ci
Mata ne !
Nicolas Trespallé

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# 18 - Avril 06
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Edité le : 24-04-06
Dernière mise à jour le : 20-08-08