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Adieu Camarades ! 1975-1991

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Adieu Camarades ! 1975-1991

26/01/12

Andreï Nekrasov : URSS, le continent englouti

Interview du réalisateur Andreï Nekrasov


Propos recueillis par Irène Berelowitch
Andreï Nekrasov, le réalisateur russe d'Adieu camarades !, une série documentaire pleine d'émotion sur la fin du bloc soviétique, est aussi un membre actif de l'opposition qui conteste aujourd'hui le système Poutine en Russie.
Entretien.


Le fil rouge d'Adieu camarades, c'est un narrateur qui revendique un droit d'inventaire pour le monde soviétique, tandis que sa fille le condamne en bloc. C'est votre voix à vous ?


Andreï Nekrasov : Même si c'est ma propre fille qui joue le rôle de Gagarina, il s'agit plutôt d'un "je" collectif. J'aurais pu être l'un des témoins de ce film – une cinquantaine au total –, car je partage avec eux une expérience contradictoire, incompréhensible pour ceux qui n'ont pas connu ce continent englouti qu'était le bloc soviétique. Un système extrêmement puissant et uniforme auquel nous avons appartenu, au sein duquel nous avons grandi, et qui s'est retrouvé du jour au lendemain réduit à un vaste mensonge, bon à jeter dans la poubelle de l'Histoire. Ces mensonges, comme tout le monde, j'en étais conscient et ils m'étaient odieux. Mais cela ne m'empêchait pas de croire aux idéaux inculqués dans l'enfance. Après l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir, alors que j'étais parti vivre en Allemagne avec la mère de ma fille, j'ai voulu revenir en URSS pour participer au changement en cours. Je croyais sincèrement que le socialisme était compatible avec les droits de l'Homme. Je ne voulais pas du capitalisme, car je comprenais que la privatisation de notre économie et de ses richesses constituait un immense problème. Et si je détestais l'impérialisme brutal de Moscou, je regrettais, et je regrette toujours, l'internationalisme qui réunissait autant de peuples différents au sein d'un même ensemble.

Qu'aviez-vous l'ambition de raconter, à travers ces six parties chronologiques ?

J'ai voulu montrer d'abord la complexité de ce monde disparu. Rien n'est jamais noir ou blanc. J'ai essayé de le faire revivre de l'intérieur, avec son atmosphère, ses chansons, ses émotions, en bref sa culture. Ce n'était pas seulement une idéologie, c'était un univers, la matière de notre vie. Et puis j'ai cherché à comprendre l'enchaînement des événements qui ont amené la fin de l'URSS. Les six épisodes peuvent se voir séparément, mais ils sont quand même conçus comme un seul film : dans certains, la géopolitique et les faits dominent, d'autres sont plus axés sur l'évocation de la société. La dernière partie est une véritable enquête autour du rôle de Gorbatchev durant le putsch de Moscou, en août 1991. Fut-il un complice passif, un résistant ? Avait-il compris où menait la réaction en chaîne provoquée par la perestroïka ? Là non plus, je ne tranche pas. Je voulais permettre au spectateur de se forger sa propre opinion.

Comment avez-vous pu brasser une telle diversité d'événements, de destins, de faits ?

Une recherche de cette ampleur n'aurait pas été possible sans les équipes de notre réseau de coproduction dans les douze pays concernés, qui ont travaillé deux ans en amont du tournage pour présélectionner les éléments, repérer les témoins, etc. Ne serait-ce que pour visionner la totalité des archives, il m'aurait fallu des années si j'avais été seul ! Pour le reste, j'ai essayé d'exercer mon métier de cinéaste : faire parler une image, m'entretenir à hauteur d'homme avec mes interlocuteurs, qu'ils soient célèbres ou anonymes, et surtout, prendre le temps avec eux. Chacun est un personnage à part entière.

Les manifestations d'aujourd'hui en Russie vous rappellent-elles celles de 1991 ?

Pour moi, il est très symbolique qu'elles aient lieu vingt ans après la chute de l'URSS. Je suis un membre actif du mouvement démocratique Solidarnost, créé en 2008 par référence à l'extraordinaire syndicat polonais des années 1980. Comme lui, nous voulons parvenir à rassembler au-delà des préférences partisanes et des classes sociales. Je participe aussi aux manifestations de "Stratégie-31", qui se tiennent depuis des mois, tous les 31 du mois, à Moscou et Saint-Pétersbourg, pour réclamer le respect de l'article 31 de la constitution sur la liberté de réunion. On a toujours pensé que les gens se réveilleraient à nouveau, même si on nous traitait de rêveurs. Cela me rend heureux, j'ai le sentiment que les Russes retrouvent leur dignité. Mais encore une fois, attention aux simplifications ! Parmi les anti-Poutine, certains sont encore plus dangereux que lui.

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Série documentaire inédite (6x52mn)
Réalisation : Andrei Nekrasov
AUTEUR S : Jean-François Colosimo et György Dalos
Coproduction : Arte France, Arte G.E.I.E, ZDF/ARTE ,
Artline Films, Gebrueder Beetz Filmproduktion, TVP,
YLE1, RT S, histoire

Edité le : 07-12-11
Dernière mise à jour le : 26-01-12