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Mang'Actu - 20/08/08

Février 08

Toujours là pour défendre les mangas dont on vous parle peu voire pas du tout ailleurs, Mang’Actu vous propose sa sélection rutilante de ce début d’année où le très très bon côtoie le sublime ! Où ça ? Ici, là, en dessous !       

Ultra Heaven (en deux tomes)
Keiichi Koike
Glénat / 10,55 €


Dans un futur indéterminé au Japon, la drogue légalisée et réglementée par le gouvernement a fait des tenanciers de bar des apprentis alchimistes préparant des cocktails de drogue personnalisés selon l’effet physiologique et mental recherché par leurs toxicos de clients. Jusqu’au jour où un bruit court sur l’Ultra Heaven, la dope ultime et interdite que le héros cynique et no futur de cette histoire va s’empresser de tester à la faveur d’une rencontre peut-être pas si fortuite.

Ultra heaven est un long trip hallucinant et halluciné autour d’un personnage prêt à tout pour se déconnecter de la réalité et s’enfuir dans les tréfonds de sa conscience. A grand renfort d’effets stroboscopiques, de cases éclatées, de déformations et de déstructurations graphiques, Koike se livre à un déluge lysergique entre Otomo et le Moebius baba des débuts pour exprimer le voyage mental de son héros ondoyant entre visions psychédéliques enchanteresses et cauchemars éveillés. Un manga acide (forcément), où les interrogations dickiennes sur le réel et le virtuel viennent soutenir une critique plus actuelle sur cette quête de bien-être autant chimique que chimérique. Une manière aussi pour Koike de railler par l’absurde une société délitée, peut-être pas si lointaine de la nôtre, où « l’autre » se fait étonnamment absent, chacun ne semblant vouloir s’épanouir que seul en cherchant le bonheur dans un repli narcissique, pour le coup, vraiment flippant...


Amours blessantes
Kiriko Nananan
Sakka Auteurs / 11,95 €


Série de courtes histoires quotidiennes variations sur l’amour et le désamour, le goût de l’autre, le dégoût de soi, tracées en quelques instantanés par Kiriko Nananan.

Révélée par le fascinant Blue, Nananan poursuit son travail de mangaka sociologue en rentrant dans l’intimité de couples et dans le désarroi de jeunes adultes à travers ces 23 histoires dont la lecture en continu semble former une radioscopie des relations sentimentales au Japon à l’heure de l’enjo-kosai (« relation » rémunérée entre adolescent et personne d’âge mûr), des parasites (jeune homme au foyer entretenu par leur copine) et de la dilution de l’idéalisme romantique dans l’assouvissement immédiat des désirs et pulsions charnels. Sans tabous, ni coquetteries, encore moins naïvetés, Nananan décortique la notion fluctuante de l’amour et le poids de la solitude avec cette narration cérébrale et cette atmosphère ouatée si particulière conférée par ces silhouettes sveltes exagérément étirées, distordues, ce jeu chromatique avec le noir et le blanc, et ces cases qui disparaissent, laissant le texte en suspension comme des mots envolés. Styliste de l’âme, Nananan signe un nouveau petit chef-d’œuvre.


Le fleuve Shinano (tome 1, série en trois volumes)
Kazuo Kamimura, Hideo Okazaki
Asuka / 9,95 €

Née dans des circonstances obscures, Yukié, une jeune femme à la beauté exceptionnelle, bouleverse la vie des hommes qui croisent sa route et fait souffler un vent de scandale par son comportement anticonformiste. 

Après le fulgurant diptyque Lady Snowblood et une exposition d’originaux magnifiques à Angoulême, l’homme qui dessina au pic de sa productivité jusqu’à 400 pages par mois, Kazuo Kamimura, revient avec un récit centré sur une héroïne comme il les aime, belle et forte, dont le comportement libre et entier choque la société nippone conservatrice de l’ère Showa (1925-1989). Histoire d’amour vibrante pleine de lyrisme sur fond de réalité historique mitonnée par Hideo Okazaki, Le Fleuve Shinano offre donc un sujet en or pour que s’exprime le pinceau sensuel de Kamimura lequel exhale la passion des sentiments et l’attraction des corps en quelques coups de traits synthétiques et un déploiement de trouvailles graphiques et narratives. Nattes de cheveux finement tressées, détails d’une bouche entrouverte ou des yeux embués, ombrelle emportée par le vent jusqu’au symbolisme des onomatopées (p219), tout ici sublime les élans impétueux du cœur de la sublime Yukié que rien ne peut arrêter à l’instar des flux et reflux incontrôlables et parfois mortels du fleuve Shinano. On l’aura compris, un manga fougueusement romantique.


Les nourritures de l’âme
Kim Dong-hwa
Hanguk / 12 €

Recueil composé de nouvelles illustrées à partir de lettres envoyées par les lecteurs de la revue coréenne « Bonne Soirée » lesquels étaient invités à raconter ces petits moments de vie qui, dans les temps difficiles, viennent apporter du baume au cœur.

On commence à bien connaître Kim Dong-hwa. Révélé par La bicyclette rouge (Paquet) et l’imposant Histoire couleur Terre (Casterman Ecritures), il se livre ici à un travail de commande dont le résultat ne dépareille pas du restant de son œuvre tant les sujets abordés sont proches de ses préoccupations d’auteur : les liens indéfectibles entre les générations, l’amour filial, la marche du temps qui se fige un instant à la vue d’un paysage de toute beauté... En vingt histoires plus ou moins courtes, plus ou moins émouvantes, et parfois insignifiantes, il communique ces instants magiques où la vie prend tout son sens par la grâce d’un moment anodin où s’exprime le dévouement d’un père pour sa fille, d’un fils pour sa mère ou d’une femme pour son mari. Plein d’empathie avec ses personnages, Kim Dong-hwa se contente d’illustrer ses bribes de vie, sans artifice, d’un trait sobre presque emprunté comme s’il avait peur de diluer la force de ces histoires et de voler la vedette. Anecdotique mais touchant.


Neige Rouge
Susumu Katsumata
Cornélius / 22 €

En quatorze histoires mi-réalistes mi-folkloriques, Susumu Katsumata nous fait partager la vie de communautés villageoises nichées dans des zones reculées du nord-est du Japon.

De formation scientifique, Katsumata s’est tourné vers le manga après avoir remporté un concours ouvert aux nouveaux talents lancé par la revue Garô. Bien que davantage célèbre pour ses strips humoristiques, Cornélius a choisi de nous faire découvrir une facette moins connue de son travail en proposant ses récits plus intimes de la fin des années 70 et du début des années 80 qui puisent directement dans les souvenirs de son enfance rural. On y découvre un Japon tenu à l’écart de toute trace de modernité et où les particularismes locaux faits de croyances, de coutumes immémoriales sont encore préservés de l’uniformisation à venir, ce qui explique le choix éditorial de conserver une traduction au plus proche du texte original de Katsumata qui s’attache à redonner vie au parler vernaculaire et coloré des villageois. Ainsi, dans ce Japon anachronique voire achronique, les enfants se chamaillent avec les filles (mais c’est pour mieux en tomber amoureux), les hommes font du saké ou partent cultiver les terres, les femmes rêvent du bel étranger tandis que les esprits malins des kappas viennent, la nuit venue, rôder et tourmenter la conscience des humains. Nimbé d’une impression bleutée, Neige Rouge baigne dans une douceur où les turpitudes de la vie sont sublimées par le regard poétique plein de bonhomie de Katsumata, à mi-chemin d’un Yu Takita et d’un Shigeru Mizuki.

Petite forêt t.1
Daisuke Igarashi
Sakka Auteurs / 10,95 €

Chroniques campagnardes et culinaires d’Ichiko, une jeune femme installée dans une bourgade du Nord du Japon du nom de Komori qui veut dire « petite forêt ».

Petite Forêt est né de l’expérience personnelle de Daisuke Igarashi qui décida à la fin des années 90 de quitter Tokyo pour se retirer à la campagne et vivre au rythme de la terre nourricière. Prolongation de sa première œuvre, le sublime et contemplatif Hanashippanashi, Petite forêt décline ici sur un mode plus réaliste à la façon d’un carnet personnel une vague histoire qui n’est que le prétexte à louer la beauté de la nature et à exposer longuement des recettes de cuisine du cru pleines de saveurs et de senteurs. Mettant un soin tout particulier à détailler les aliments, les associations de mets et de sauces, la préparation des légumes, le mode de cuisson, Igarashi propose une balade gustative autant que bucolique tant son dessin jeté fait toujours merveille pour évoquer la beauté d’un paysage quelque peu préservé de la main de l’homme et dans lequel grouille encore une faune sauvage. Une œuvre très libre et « rustique » à évidemment déguster et qui plaira sans nul doute aux lecteurs qui avaient su apprécier précédemment Le Gourmet solitaire de Jirô Taniguchi et Mayasuki Kusumi.
*

 

On termine avec un manga léger et frivole He is my master, ou l’histoire d’un adolescent orphelin de parents millionnaires qui embauche deux adolescentes aussi naïves que sexy pour l’aider à faire le ménage dans son grand manoir où le brave garçon se sent bien seul. Sauf qu’en pleine poussée hormonale, le pépère pervers a des idées derrière la tête entraînant dans sa vie un déluge de situations embarrassantes et de quiproquos que n’envierait même pas le pauvre Tantale. Tout l’arsenal du fan-service est ici de mise (tenue de soubrettes, contre-plongée suggestive…) pour trousser cette comédie qui s’amuse des fantasmes polissons de l’homo japonicus et d’ailleurs. Pas très fin mais assez drôle. C’est l’essentiel. (6,95€, série en cours de publication au Japon, Asuka).

Et on signale aussi le retour du très crispé Golgo 13, tueur inflexible et inexpressif dans une nouvelle sélection d’aventures, best of opéré non plus par les lecteurs japonais mais par le père du héros en personne, Takao Saito. Ce concentré de manga d’action pur et dur qui coure sur près de 1000 pages est bon comme un film d’Alain Delon de la grande époque (Glénat, 20€) !

C’est tout pour ce mois-ci,
Mata ne !


Nicolas Trespallé

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Edité le : 28-02-08
Dernière mise à jour le : 20-08-08