Taille du texte: + -
Accueil > Europe > Karambolage

Un magazine de Claire Doutriaux

Tous les dimanches à 20h00 Karambolage se penche sur les particularités de la culture quotidienne française et allemande.

> Emission du 08 juillet 2012 > le portrait : Marcel Reich-Ranicki

Un magazine de Claire Doutriaux

Tous les dimanches à 20h00 Karambolage se penche sur les particularités de la culture quotidienne française et allemande.

Un magazine de Claire Doutriaux

Karambolage rediffusion - 08/07/12

le portrait : Marcel Reich-Ranicki

Peu de Français connaissent Marcel Reich-Ranicki, éminente personnalité de la vie culturelle allemande. Nous rediffusons donc aujourd’hui le portrait qu’Elsa Clairon dressait de ce critique littéraire il y a quatre ans.

Previous imageNext image

Il s’appelle Marcel Reich-Ranicki, il est un personnage incontournable de la vie intellectuelle allemande. Mais comment présenter en quelques minutes une personnalité aussi forte, aussi exceptionnelle, aussi controversée ? Comment résumer une vie aussi étonnante qu’il est d’ailleurs question de l’adapter au cinéma ? Commencer par sa naissance en 1920 à Wloclawek, petite ville polonaise, d’une mère juive allemande nostalgique de Berlin et d’un père juif polonais ? Par son arrivée à neuf ans dans la famille de sa mère à Berlin, où il effectue sa scolarité et se passionne pour le théâtre ? Par son retour en Pologne, quand, en 1938, il est déporté par les nazis qui s’en prennent dorénavant directement aux juifs ? Puis, l’horreur du ghetto de Varsovie dont il parvient à s’échapper avec sa toute jeune femme, une voisine du ghetto dont le père vient de se pendre. Son intégration aux lendemains de la guerre dans l’armée polonaise qui envoie ce jeune homme cultivé et parlant plusieurs langues à Londres, pour travailler dans le service consulaire à surveiller essentiellement les activités des Polonais en exil à Londres. Rappelé à Varsovie, il est emprisonné quelques semaines sur un vague soupçon d’espionnage.

Et là, en prison, le tournant : il dévore le chef d’œuvre d’Anna Seghers, La septième croix, et décide de se consacrer dorénavant entièrement à la littérature allemande. Après quelques années de tentatives en Pologne, il fuit en 1958 les chicaneries du régime communiste et se réfugie en Allemagne où il va devenir en quelques années la star absolue de la critique littéraire allemande. D’abord au sein de l’hebdomadaire hambourgeois Die Zeit puis à la rédaction culturelle du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Comment décrire dans un pays dans lequel les livres sont considérés comme des biens de première nécessité puisque, à l’instar des médicaments, celui qui commande un livre, peut aller le chercher quelques heures plus tard dans sa librairie ? Comment décrire le phénomène Reich-Ranicki ? Adulé par les uns, honni par les autres, il ne ménage ni ses compliments ni sa hargne. Les plus grands auteurs sont traités sur un pied d’égalité avec d’autres, inconnus hier encore, mais qui, grâce à lui, sont propulsés sur le devant de la scène. Il participe au groupe 47, un mouvement extrêmement vivant créé à la fin des années 40, regroupant auteurs et critiques et qui, dans ses célèbres lectures publiques, décortique, encense ou tue les auteurs qui viennent lire quelques pages de leur œuvre.

À l’origine de multiples polémiques, Reich-Ranicki fait la pluie et le beau temps. Mais il fait lire aussi. D’autant qu’il va mettre à profit son incroyable charisme, sa vivacité et son sens étonnant de la répartie pour créer une émission de télévision à laquelle seules des critiques littéraires sont conviées, c’est le Literarisches Quartett. Ils sont quatre, c’est-à-dire lui plus trois autres. Cette émission devient pendant plus de treize années un must de la télévision allemande. Oui, je sais, en France, à la même époque, Bernard Pivot faisait lui aussi la pluie et le beau temps avec son émission Apostrophes, mais à Apostrophes, l’important, c’était d’être invité en tant qu’auteur. Une fois sur place, le ton était celui, affable, de la conversation de salon. Reich-Ranicki, lui, s’enthousiasme et vitupère. Qui raterait ses coups de coeur, ses sautes d’humeur, ses découvertes, ses polémiques? Car attention, si Reich-Ranicki est un homme de spectacle qui sait divertir son public, sa vaste culture, ses engouements, ses détestations sont sincères. C’est une voix aussi, une voix à nulle autre pareille, avec ses "r" roulés, et son petit cheveu sur la langue. Auteur de quelques livres dont un canon de la littérature allemande dans lequel il décerne en quelque sorte ses notes aux écrivains allemands, auteur aussi plus récemment d’une autobiographie, Reich-Ranicki a donné au rôle de la critique littéraire une place qui ne lui était jamais revenue auparavant.

Ses plus célèbres détracteurs murmurent du bout des lèvres que son irrésistible ascension lui a été facilitée parce qu’en tant que juif, il a joui, dans une Allemagne qui, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, croule sous sa culpabilité, d’une autorité incontestable dont il aurait su profiter. Le célèbre écrivain Martin Walser publiera en 2002 un petit roman, Mort d’un critique, qui n’est qu’une attaque en règle de Reich-Ranicki. Certains y détecteront nombres de passages antisémites, d’autres parleront de surinterprétation, quoiqu’il en soit cette polémique-là sera la probablement la plus douloureuse de sa vie.

Marcel Reich-Ranicki est maintenant un monsieur âgé. Et pourtant, cette dénomination ne convient pas. Récemment encore, ne se dégageait de sa prestation dans un débat public retransmis en direct à la télévision, qu’une intense et profonde impression de jeunesse, de liberté et d’appétit de vie.


Texte : Elsa Clairon
Image : Claude Delafosse


Edité le : 04-07-12
Dernière mise à jour le : 19-07-12