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01/10/13

Interview du chef d'orchestre Herbert Blomstedt


- Vous fêterez votre quatre-vingtième anniversaire cette année. Auriez-vous autrefois imaginé être encore au pupitre à cet âge ?
Ce sont des choses auxquelles on ne pense pas quand on est jeune... plus tard non plus, d'ailleurs. (rires)
- On dit que les chefs d'orchestre vivent très vieux...
Oui, enfin ça peut aussi s'arrêter très brutalement (rires)... Mais pourquoi nous prête-t-on une telle longévité ?
- Parce que les chefs d'orchestre dirigent et peuvent décider du cours des choses...
Vous savez, comme beaucoup de vérités, elle n’est qu’à demi-vrai (rires).
- Vous avez été l'élève d'Igor Markevitch et avez entre autres dirigé l'Orchestre philharmonique d'Oslo, l'Orchestre symphonique de San Francisco, la Staatskapelle de Dresde à l'époque de la RDA et le Gewandhaus de Leipzig après la réunification. Quelle période vous a le plus appris ?
Pour tout vous dire, je suis quelqu'un qui apprend lentement, et jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais arrêté d’assimiler. Il y a quelques jours, j'ai profité d'une après-midi où nous ne répétions pas pour aller revoir mon ancienne école primaire ici, à Helsinki. J'y avais commencé ma scolarité, vers 1934 je pense. Le bâtiment est toujours là, et je me suis dit : c'est ici que j'ai commencé à aller à l'école, et je n'ai toujours pas terminé mon apprentissage (rires). Ma famille a vécu cinq ans ici, puis nous sommes allés nous installer en Suède, où j'ai passé la majeure partie de ma vie.
- Votre père était théologien ?
Oui, et ma mère pianiste. Elle a fait ses études à Chicago. Elle est issue d'une famille d'émigrés suédois du Colorado. Ils étaient paysans et musiciens : ils jouaient dans les mariages, etc. Mais ils croyaient au talent de ma mère et l'ont envoyée à Chicago, qui était à deux jours de route du Colorado.
- Pour reprendre la phrase de Goethe, peut-on dire que vous avez hérité de la stature de votre père, et de la nature de votre mère ?
(rires) Elle m'a transmis son imagination fertile et sa grande sensibilité ; c'était une vraie romantique. Sa musique, celle qui m'a accompagné toute mon enfance, c'était Chopin, Schumann, Liszt, Rachmaninov. Elle m'a raconté que quand j'étais petit, je pouvais refuser de m'endormir si elle ne me jouait pas un dernier prélude de Chopin. Quand je faisais mes études au Conservatoire de Chicago, où elle avait elle-même été élève, j'ai pu consulter les archives. J'y ai trouvé le programme qu'elle avait interprété pour passer son diplôme. C'était très émouvant. Atteinte de rhumatismes très tôt, elle n'a malheureusement pas pu poursuivre sa carrière.
- Et votre père ?
C'était un homme d'une grande rigueur morale, très consciencieux, qui travaillait dur et qui m'a transmis ces valeurs. Il était au service de Dieu et ne voulait rien pour lui. L'argent était l'argent de Dieu, le temps était le temps du Seigneur. Il nous a appris à être totalement responsables. Il était lui aussi très musicien.
- Vous avez dirigé la Staatskapelle de Dresde de 1975 à 1985, et vous avez succédé à Kurt Masur à la tête du Gewandhaus de Leipzig en 1999. Votre travail de musicien était-il différent avant la réunification ?
Le travail avec un orchestre de ce niveau est très particulier, et relève d'une éthique elle aussi particulière, si bien que les conditions extérieures ne jouent qu'un rôle de second plan. Notre dictateur à nous, c'est le compositeur. Ce qui compte, c'est de s’interroger sur ce que voulaient Beethoven, Bruckner ou Bach et non de déterminer ce à quoi aspiraient Gerhard Schröder ou Walter Ulbricht.
- Ni ce que veut le chef d'orchestre ?
(rires) Evidemment, à l'époque, les conditions étaient très différentes. Quand on jouait, on faisait totalement abstraction de la vie extérieure. En RDA, la musique était comme une bouffée d'air pur dans un espace confiné et privé d'oxygène. Musiciens ou spectateurs, tous pouvaient exprimer leurs émotions et se sentir libre. Comme la vie quotidienne était grise, parfois tragique et souvent triste, les gens vivaient les concerts comme autant de moments de fête. Les concerts, c'était la liberté.
- Dans ces conditions, la musique prend-elle une dimension plus emphatique ?
C'est difficile à dire. Bien sûr, ce qui se passe à l'extérieur influe sur la personnalité. C'était particulièrement vrai à Leipzig. Une si longue dictature laisse des traces. Elle brise les personnalités.
- Comment cela se manifeste-t-il au niveau du travail de l'orchestre ?
L'initiative individuelle ne va pas de soi. A Leipzig, il a fallu un certain temps avant que les collègues n'arrivent à profiter de la nouvelle donne ; ils étaient trop habitués à obéir aux ordres. Mais bien sûr, chacun a réagi différemment en fonction de sa personnalité. Tout le monde est heureux d'avoir plus de liberté sur le plan politique, mais beaucoup de musiciens ont mis du temps à s'accoutumer à leur nouvelle liberté musicale.
- Vous avez largement contribué à cette évolution. Vous avez rompu avec le principe de la hiérarchie à l'américaine, où le chef d'orchestre était le maître absolu, et vous avez réintroduit la règle allemande selon laquelle les pupitres ont une certaine autonomie et les violons ne sont plus une entité unique mais se trouvent à des emplacements séparés, et même opposés...
Oui, mais c'est une décision qui m'a pris un certain temps. Je savais que cette disposition était d’usage jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale. C'était le cas par exemple chez Mahler, et c'est aussi la meilleure manière de jouer sa musique. J'en avais déjà conscience dans ma jeunesse, mais à l'époque, je n'osais pas passer à l'acte. Je ne me suis décidé qu'en 1995. L'un de mes principaux modèles est Rudolf Kempe, un des rares chefs à avoir conservé ce principe. J'ai pu consulter les compte rendus des ses répétitions. Tous les autres ont adopté la disposition à l'américaine. Après bien des atermoiements et des revirements, j'ai réussi à convaincre la direction du Gewandhaus de me suivre.
- Pourquoi les musiciens y étaient-ils si farouchement opposés ?
En étant séparés des premiers violons, les deuxièmes violons se sentaient coupés de leur centre vital. Avant, ils étaient un peu comme une femme qui se jette dans les bras de son cavalier et se laisse guider par lui. Avec cette nouvelle disposition, ils ont dû se prendre en charge : le dernier des deuxièmes violon est peut-être à une vingtaine de mètres du dernier des premiers violons. Sur le plan acoustique, ils n'ont aucun contact.
- Mais puisque les musiciens d'orchestre sont parfois insatisfaits de leur sort, cette responsabilité accrue peut aussi leur permettre de s'épanouir davantage.
Oui, elle les fait même grandir. Et cet épanouissement est indispensable si l’on veut servir vraiment les partitions. Mon successeur, Riccardo Chailly, a adopté le même principe, ce qui m'a fait très plaisir.
- En 1999, vous avez fondé un orchestre symphonique pour cadres supérieurs. Wolfgang Tiefensee, l'actuel ministre des transports qui était à l'époque maire de Leipzig, en faisait partie en tant que premier violoncelle.
Monsieur Tiefensee a participé aux débuts de l'orchestre, mais je ne crois pas qu'il ait été premier violoncelle (rires). Nous avons beaucoup apprécié sa présence. Au demeurant, son prédécesseur à la mairie est aussi musicien, puisqu'il est altiste. L'une des caractéristiques de Leipzig, c'est qu'elle est gouvernée par des mélomanes. La musique y a vraiment sa place. On ne pourrait pas en dire autant de Berlin ou de Munich.
- Une question naïve : la musique peut-elle rendre les hommes politiques meilleurs ?
La musique classique est un apprentissage de la démocratie idéale : on apprend à écouter les autres, tout en prêtant attention à sa propre voix bien sûr, et sans jamais oublier à quel point il est important que celle-ci soit en harmonie avec les autres. Si on fait cavalier seul, on détruit l'harmonie. Il faut donc se soumettre à une règle supérieure. En musique, cette règle, c'est la vision du compositeur ; dans notre société, c'est la voix de Dieu, qui est au-dessus de nos idées, de notre vanité, ou de nos sentiments individuels. Je considère la partition comme un impératif supérieur ; le chef d'orchestre a lui aussi son maître, en l’occurrence le compositeur. Certes, comme on le sait, il n'est pas toujours aisé de se soumettre, mais on peut y arriver, à la seule condition d'aimer vraiment la musique et de se mettre à son service. La musique, c'est le symbole de la vie.

Interview : Teresa Pieschacón Raphael

Edité le : 25-01-07
Dernière mise à jour le : 01-10-13