14/04/11
L'utérus artificiel - Bébé ecto, papa macho
Vendredi 15 avril 2011 à 22h 15
Le blogueur Henry Michel imagine tous les bons côtés d’un monde où utiliser un utérus artificiel pour « fabriquer » un enfant serait aussi commun qu’acheter une voiture. A prendre avec ironie bien sûr.
Pour la paix des couples, j’ai parfaitement imité l’indignation de ma femme lorsque nous avons pris connaissance des très fortes probabilités pour qu’un jour, l’utérus artificiel existe. J’ai répété, mot pour mot, la même tirade sur l’inhumanité du processus, sur l’arrachement métaphysique que procurerait la gestation d’un bébé à l’extérieur de sa mère. Sur les terribles manques affectifs que le bébé subirait de ne pas se faire caresser le talon cinq fois par jour, et de ne pas entendre sa mère insulter les automobilistes ne leur cédant pas le passage, durant neuf mois.
Mais en secret, et cela, je ne l’avouerai que sous la torture devant mon épouse, mère naturelle de mes deux enfants – la perspective de l’ectogénèse fait naitre en moi de merveilleuses digressions imaginaires où se mêlent esprit de revanche, soif de repos et excitation technologique.
De ces rêveries, je me suis établi une micro éthique personnelle de l’ectogénèse, avec ses principes, ses interdictions, ses règles. Il y aurait deux types d’ectogénèses – ou grossesses artificielles : la première, la plus proche de voir le jour dans le futur, serait une ectogénèse thérapeutique, réservée aux couples ne pouvant avoir naturellement d’enfants, aux très jeunes prématurés, ou aux interruptions médicales de grossesse. La deuxième serait une ectogénèse de confort. Choisir la grossesse artificielle par pur égoïsme. Insémination artificielle à partir des gamètes du père et de la mère, placement dans un utérus artificiel, et gestation en bassin amniotique de synthèse, comme la science nous laisse l’entrevoir pour le futur – ou comme Aldous Huxley l’illustra dans Le Meilleur des Mondes.
Ma règle serait de n’autoriser l’ectogénèse de confort qu’à partir du deuxième enfant. Le premier enfant se devrait d’avoir été couvé et accouché par voies naturelles. Pour deux raisons très simples. Tout d’abord, permettre à la mère de connaître les joies et les affres de la grossesse à l’ancienne. De savourer les bonheurs de porter un enfant en soi, de se masser le ventre en permanence et d’émettre des caprices en toute impunité durant près de neuf mois.
Deuxième raison : permettre au père de connaître les contraintes et les responsabilités d’avoir un enfant, durant neuf longs mois de labeur autopunitif. Lui faire vivre toutes les étapes épanouissantes de l’assistanat de femme enceinte.
Le deuxième enfant, nourri au grain de la grossesse artificielle, sous le couvert de l’égalité des sexes et du repos mérité de la mère, sonnerait en réalité comme une délicieuse revanche pour le futur papa. Egalité des tâches.
Finis, les kilomètres parcourus à travers toute une ville pour ramener un poulet rôti de la bonne couleur.
Finis, les abominables journées à peindre une chambre en dix tonalités différentes, jetant un regard mêlé de faim et de désespoir à une directrice artistique systématiquement dubitative.
Finis, les nausées d’icelle provoquées par d’improbables odeurs – comme l’odeur d’embrayage de voiture. (Qu’est-ce qu’une odeur d’embrayage ? Est-ce cela, le mystère de la maternité ? Parvenir à reconnaître en pleine circulation une odeur d’embrayage ?)
Finis, les lumbagos à sens unique, les sacs de courses portés en dix voyages.
Finis, les terreurs des examens, fini le sentiment humiliant de confondre un pied et un hypothalamus pendant l’échographie, fini le choix anxieux de l’amniocentèse et sa longue aiguille pour la mère.
Dans de beaux aquariums fluorescents – et décoratifs par ailleurs – dans lesquels les bébés ecto ne se nourriront que des meilleurs nutriments et molécules soigneusement dispensés par une machine, plus besoin d’amniocentèse. Et même si c’était le cas, il suffirait de plonger une louche et de la tendre au docteur. Il pourrait faire tous les examens de son choix. Il pourrait tester des cubis entiers de liquide amniotique, si le cœur lui en disait.
Les parents passeraient deux ou trois fois par jour dire bonjour au bébé, s’enquérir de sa santé, tapoter la paroi et lui faire des clins d’œil. Plus besoin d’échographies non plus – what you see is what you get. Durant ces neufs mois enchantés, et pour autant que le premier enfant serait gardé par quelqu’un, pas d’interruption de loisir. Faire du canyoning, de la voile ou du cheval au galop un mois avant la naissance sera un luxe possible, comme dans les plus belles publicités pour tampons hygiéniques des années 80. Partir en week-end prolongé, courir, batifoler et randonner, laissant en toute confiance le bébé grandir dans sa bulle, parfaitement alignée avec 200 de ses congénères dans des Centres d’Ectogénèse.
Tout cela dépend bien sûr d’une condition : que l’aquarium de grossesse artificielle soit confié à l’hôpital. La simple perspective, dans un futur à long terme, que des aquariums domestiques soient inventés, réduit à néant le monde idéal que l’ectogénèse me réserve.
Car là, tout deviendrait bien différent. Installer l’engin, brancher les câbles – autant de tâches qui reviendront encore, même dans 80 ans, au mâle. Cet archaïsme persistant du câble à brancher réservé à l’homme.
Appeler le support technique les Dimanches après-midi, chercher dans le mode d’emploi les boutons à presser si le placenta clignote.
Recevoir des coups de fils affolés de la mère, ne sachant comment programmer le repas de 17h00.
Changer les néons, installer les onduleurs et groupes électrogènes de secours, afin de prévenir à toute panne d’électricité fortuite – le tout sans oublier le système antivol à installer dans la maison pour éviter tout cambriolage malencontreux.
Et à moins de disposer d’une gentille voisine prête à jeter deux sardines par jour dans le bassin - rester bloqué en permanence, chaque week-end, pour surveiller la machine, regretter les temps bénis où le bébé était mobile avec la mère.
Regretter, le visage appuyé contre la paroi, bras autour de la mère, les week-end farniente en Corse, à caresser son ventre. Ca n’était pas si mal.
Henry Michel
Edité le : 12-04-11
Dernière mise à jour le : 14-04-11