Comme le blues tient sur trois accords, le Mat Rap se décline sur quatre mots : « bite », « chatte », « baise », et « pute ». Armé de ces quatre perles, Stas Baretzki écrit des chansons entières. À 34 ans, cet ancien fossoyeur est devenu le pape de "dirty lyrics" flambés à la vodka. En businessman avisé, Stas a investi ses premiers roubles dans une splendide "datcha", "maison de campagne", en russe. Stas Baretzki : « Je suis pour le capitalisme. C’est dommage qu’il se soit cassé la gueule avec la crise… Mais le capitalisme doit exister, putain, tu gagnes de l’argent, tu t’achètes une maison ! ». Depuis 2003, Stas Baretzki règne sur le Mat Rap. Né près de Saint-Petersbourg, à Lomonosov, surnommée « Rambo » pour son taux record de criminalité, Stas reste fidèle à la terre qui l’a vu grandir. Propriétaire d’une entreprise de pompes funèbres, Stas Baretzki enregistre ses tubes dans ce studio de Lomonosov qui voit défiler les plus grandes stars locales. Stas Baretzki : « J’ai jamais voulu être chanteur. Mon oncle travaillait au cimetière et il m’emmenait toujours avec lui, et je voulais devenir comme lui, directeur de cimetière : m’acheter une grande voiture soviétique, une Volga, me promener, rien foutre et encaisser le fric. Putain, c’était ça mon rêve d’enfance ! Quand j’avais 14 ans, j’ai commencé à écrire de la poésie, c’est comme ça que je suis arrivé à la musique. Mais je cachais mes poèmes sous le matelas, j’étais timide et j'avais honte (...). Voilà comment je vois les choses : je vais chanter jusqu’à mes quarante ans et après je me tirerai une balle dans la tête sur scène. »
Le Mat Rap tire son nom de l’expression « Yob Tvoyou Mat », "nique ta mère" en russe. Argot obscène parlé par tous en cachette, il était interdit de l’utiliser en public sous l’ère communiste. Les déportés du goulag employaient son double sens pour se moquer du pouvoir. Dans la nouvelle Russie de Poutine, comme à Moscou, il reprend du poil de la bête.
Peintre, performeur et directeur artistique du magazine Elle russe, Pahom a semé la mauvaise graine du Mat dans l’art contemporain. Diplômé des arts déco de Moscou, Sergei Pakhomov, alias Pahom, cultive deux axes dans son travail : l’absurdité et l’idiotie dont le Mat est selon lui le digne représentant. En peinture ou en musique, il est devenu le virtuose du crado. Pahom : « Ce langage vulgaire était officiellement interdit à l’époque de l’Union soviétique et c'était puni d’après la loi. Ça le rendait presque « sacré », c’était aussi une façon de protester ». Pas à un sacrilège près, Pahom joue dans une église en travaux du centre de Moscou. Une performance 100 % pur Mat devant le gratin arty russe : « Ça fait partie de notre pseudo démocratie, c'est un sentiment de fausse liberté! Montrer son cul, chier en public et utiliser des gros mots, ça ne dérange probablement pas beaucoup ceux qui sont en haut, au gouvernement. La Russie n'est plus totalitaire, elle est autoritaire, mais même cette définition n’est pas exacte. Ce pays est « déstructuré », cassé en mille morceaux, à tous les niveaux ! »
Symbole de cette Russie qui marche sur la tête, Timati, le « golden boy » du rap russe, est un habitué des plateaux télés. Bien qu’il soit d’origine tatare, il se fait appeler Mr Black, calquant son personnage sur les rappeurs noirs américains. Découvert par la Star Academy russe, il organise des méga-fêtes à Moscou, roule en bolide, dessine sa propre ligne de vêtements et se paie même Snoop Dog en featuring dans ses clips. Sa destination préférée : Saint-Tropez !
À la chute du communisme, une vague de privatisations massives initiées par Boris Eltsine a donné naissance à une oligarchie qui compte aujourd’hui 53 milliardaires, dont douze siègent au parlement ! Ville la plus chère du monde, Moscou s’offre même chaque année une "foire aux milliardaires". Les oligarques russes vibrent aussi pour une marchandise purement locale : le Mat rap. Pour ces nouveaux riches qui ont souvent construit leurs fortunes de façon brutale, les "dirty lyrics" rappellent de bons souvenirs. Inviter à leurs soirées des artistes Mat, comme le duo Krovostok, est du dernier chic.
Au départ, Krovostok (de « Krov », « le sang » et « Vostok », « l’est ») est le projet de deux fils de bonnes familles. Étudiants en arts plastiques, Anton et Dimitri voulaient créer une parodie de gangsta rap américain. Aujourd’hui, leur son ravit autant les oligarques que les taulards qui marchent au rythme de leurs chansons pendant la promenade !
Face au succès, le Mat devient un enjeu politique. Ancien député élu à la Douma, l’Assemblée russe, sous les couleurs du parti ultra-nationaliste de Vladimir Jirinovski, Ivan Moussatov s’est transformé en rappeur parti en croisade contre le Mat. Dans son clip, Ivan utilise la tribune la plus célèbre de Russie, celle surplombant le mausolée de Lénine. Ancien militaire, diplômé en droit, il a créé cette année à 33 ans son propre parti, le R.E.P. « À mon avis, tous ces gens qui diffusent des grossièretés sont manipulés par le diable ! Satan lui-même ! Ils polluent les ondes avec leurs sales paroles, c’est une perversion du langage ! ».
Quant au lieutenant Vitaly, il est devenu une star du JT malgré lui. L’année dernière, il détourne le tube d’Eminem « Stan » pour raconter la galère de son quotidien de soldat avec ce clip. Dans sa vidéo, tournée dans sa caserne de Saint-Pétersbourg, Vitaly dénonce le manque de moyens et la corruption qui gangrènent l’armée. Très vite, le clip fait le tour du net et parvient à son destinataire : le ministre de la Défense. La sanction tombe : Vitaly est muté à 10 000 kilomètres de chez lui en Extrême-Orient.
Avec le rappeur Noggano, le Mat entre en politique. Installé à Moscou, il pilote deux projets : Basta, du r’n b commercial, et Noggano, à la fois conscious et explicite. Noggano : « Ce que je risque au minimum, c'est que le clip soit interdit de diffusion à la télé… Moi, je m’en tape, ma musique est devenue populaire grâce à Internet. Mais ils peuvent aussi m’interdire les concerts, ou me priver de ma liberté, me jeter en prison. Parce que tous mes textes à propos du pouvoir peuvent être considérés comme trahison, diffamation ou d'autres trucs du code pénal… L'état peut t'emmerder par les voies légales ! Tout le monde le sait. Mais bon, pour le moment, j’ai de la chance. »







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