Critique : De « Go Trabi Go » (1990), une comédie inconsistante réalisée directement après la chute du mur de Berlin pour exploiter l’image de la Trabant, désormais folklorique et indissociable de l’ex-RDA, jusqu’à « Goodbye Lenin » et son trait mélodramatique, la réactivité du cinéma allemand à s’emparer de l’histoire récente de son pays a produit des résultats contrastés. Le premier long métrage du jeune Florian Henckel Von Donnersmarck apparaît aujourd’hui comme la manifestation la plus convaincante de cette tendance. Sa grande habileté ne réside pas dans l’économie avec laquelle est dépeint l’ex-RDA, un état petit mais néanmoins replié sur lui-même et sur l’observation forcenée de ses sujets par quelques 100 000 fonctionnaires soumis aux même dictats. L’ostentation des tons verts, gris ou oranges, assortis d’un matérialisme obsédant (véhicules et textiles, notamment le blouson du capitaine Gerd Wiesler, qu’il ne quitte jamais) relèverait presque du gag ou du kitsch, tout comme l’énumération des marques de conserve après lesquelles court Daniel Brühl dans « Goodbye Lenin » pour rassurer sa maman persuadée de vivre encore dans l’Allemagne de l’Est. Sans adopter de ton nécessairement clinique (ce à quoi aurait pu inciter le concours d’Ulrich Mühe, familier du cinéma de Michael Haneke, dans le rôle du capitaine taciturne et zélé) ou même académique dans sa propension à livrer une vision cette fois sérieuse d’un climat de peur et d’oppression traditionnellement exorcisé par le rire dans le cinéma allemand, Von Donnersmarck fait le choix d’un minimalisme qui oscille entre le pathétique et l’effroi du film de genre. Plutôt que de rattacher son récit à la seule histoire allemande, sa démarche se porte vers le thriller hollywoodien pour mieux suggérer comment les représentants d’un pouvoir socialiste, garants des pleins pouvoirs et de leurs hautes responsabilités jusqu’à se claquemurer dans l’impunité, en viennent à se comporter comme les protagonistes puérils d’une sitcom occidentale : le raide Wiesler tombe amoureux d’une voix, celle de la comédienne Christa-Maria Sieland (il faut reconnaître que c’est Martina Gedeck qui interprète ce personnage), quand l’un de ses supérieurs profite de sa situation privilégiée pour s’enticher à son tour de l’artiste. Pareil à un enfant gâté qui étouffe sa peluche préférée, il la fait suivre inlassablement dans sa berline noire, sans que, paradoxalement, ne se fasse ressentir la tendance à l’infantilisation de l’Histoire allemande et de ses protagonistes observée avec le très discutable « La Chute » (2004) d’Olivier Hirschbiegel.
D’une telle pantomime, il ne ressort aucun mépris, mais un récit diablement efficace, à même de resituer au grand public (toute nationalité confondue) une histoire qui ne l’est pas, marquée de surcroît par le seau du secret et de la reluctance à l’exhumer. Sa mélancolie cerne remarquablement le drame de ces personnages acharnés à tout contrôler jusqu’à un prévisible constat d’impuissance et avant que leur existence, leur culture et leur pays ne leur échappent et s’abîment au fonds des dossiers classés de l’histoire.
Julien Welter
Critique : Tout producteur normalement constitué aurait refusé de financer ce premier long métrage d’un réalisateur tout frais émoulu d’une école de cinéma, d’autant que l’intrigue porte sur un thème usé jusqu’à la corde : la Stasi, la terreur qu’elle faisait régner, et les rapports entre les membres de la police secrète et leurs victimes. Florian Henckel von Donnersmarck, issu de la très vieille famille de la noblesse allemande (qui, remarque-t-il avec ironie, doit maintenant gagner sa vie en tournant des films), ne s’en est guère soucié. Et après cinq années de travail, il nous livre l’un des tout meilleurs films allemands.
Le scénario, qu’il signe également, devait être à lui seul suffisamment convaincant, car le jeune réalisateur a réuni sans difficulté les meilleurs acteurs allemands du moment pour son premier film, qui a d’ailleurs raflé d’entrée quatre prix au Festival bavarois du cinéma. Nul ne saura ni ne comprendra jamais ce qui a poussé le jury du Festival de Berlin 2006 à le refuser …
En tout cas, ce n’est sûrement pas le fait que les films déjà tournés sur la même thématique ne manquent pas, notamment deux avec la même Martina Gedeck (« Der Stich des Skorpion » ou « Hunger auf Leben » en 2004), qui tombe dans les griffes de la Stasi, en proie à des situations désespérées assez analogues, dans un va-et-vient de culpabilité-innocence qui lui sera fatal. Car ici, ce sujet qu’on croît connaître et qui est loin d’être épuisé est traité et développé avec une précision historique, une intensité des émotions et une tension psychologique inédites, toutes trois d’un niveau inouï : les comédiens sont parfaits, le portrait des personnages très crédible, les recherches rigoureuses, et la structure narrative ne néglige jamais l’aspect divertissement. Mais cette réussite doit encore plus à la métamorphose subtile et fascinante du capitaine de la Stasi qui, tout en demi-teinte et très intelligemment, finit par saboter l’opération dirigée contre l’homme de théâtre, à qui Ulrich Mühe donne une incarnation inoubliable.
Sur ce personnage, le film expérimente pour ainsi dire le principe d’incertitude de la physique quantique, confirmant ce que toute science critique démontre : l’observation change non seulement son objet, mais aussi son sujet.
Et peu importe de savoir, comme l’a justement remarqué l’ancien directeur de l’institution garante de la conservation et de la communication des archives de la Stasi, si cet homme a pu exister dans les équipes en place au ministère est-allemand de la Sécurité d’Etat. Même si tous ceux qui prétendent avoir vécu cette histoire de l’intérieur objectent qu’un tel homme n’a jamais existé, n’aurait jamais pu exister, l’argument n’est pas recevable. Car « La vie des autres » reste une film de cinéma, une fiction, qui peut à sa guise inventer de toutes pièces un personnage et une histoire avec ses rebondissements, outre qu’il contient sans doute plus de vérité historique sur le régime est-allemand que n’importe quel cours d’histoire. C’est justement cet équilibre entre une précision historique scrupuleuse et une utilisation à la fois dégagée et maîtrisée des éléments de fiction qui ce grand cinéma, grave et palpitant, qui semble parfois échapper aux réalisateurs allemands.En tout cas, il faut avoir une bonne dose de courage et sans doute d’insouciance pour utiliser sans hésiter l’un des plus beaux poèmes d’amour de langue allemande – « Erinnerungen an Marie A. » de Bertolt Brecht, qui fait vibrer l’émotion et la dramaturgie du film. Dans une scène courte mais cruciale et dense, ce poème s’avère être l’un des éléments, sinon le premier, qui met quelque chose en branle dans la tête de l’espion – comme l’eau légère qui polit la pierre dure. D’ailleurs, qui dit que la lecture de poèmes ne peut changer une vie ?
Dans ce concert d’éloges mérité, qu’il soit permis d’émettre une petite critique : certaines séquences sont sans doute trop appuyées, on tombe dans la redondance. Mais attention, aucune sensation de longueur : sur les 137 minutes du film, pas une seule d’ennui !
La dramaturgie du film aurait sans doute profité de quelques coupes, d’allusions plutôt que de descriptions directes, cela aurait renforcé encore le souvenir qu’on garde de ce film pendant longtemps. Mais peut-on exiger une telle discipline, une telle économie narrative à un réalisateur, aussi doué soit-il, pour son premier long métrage, alors que lui et son équipe ont pratiquement fait un sans faute ?
Thomas Neuhauser















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