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Les graines de la colère

Yorkshire, quelques temps après les attentats de Londres de 2005. Un frère et une soeur, anglais d’origine pakistanaise, suivent un chemin inverse : lui entre (...)

Les graines de la colère

Vendredi 5 septembre 2008 à 21h00 - 05/09/08

Les graines de la colère

Interview de Peter Kosminsky


Yorkshire, quelques temps après les attentats de Londres de 2005. Un frère et une soeur, anglais d’origine pakistanaise, suivent un chemin inverse : lui entre au MI5 pour servir son pays, elle se radicalise. La même histoire, deux points de vue différents. Le nouveau film choc de Peter Kosminsky.

  • Les graines de la colère

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Vous avez écrit et rédigé le scénario de Britz ; c’est donc un projet éminemment personnel. En quoi le sujet vous concerne-t-il ?
Je suis concerné à divers titres. Tout d’abord parce que je suis un immigré de la troisième génération par mon père. Ma mère elle, est née en Autriche et est venue ici toute petite. De son côté donc, je suis de la deuxième génération ; si bien que, même si j’ai déjà un certain âge, j’ai toujours ressenti un certain déchirement : d’un côté, le désir d’être aussi britannique que possible et de me fondre dans la société d’ici. Et de l’autre, l’envie de tout envoyer balader, de revenir à mes origines et de ne pas avaler tout ce que me proposait la société britannique dans son ensemble.

C’est ce même dilemme qui est vécu par les musulmans britanniques ?
Exactement. J’ai tenté de traduire l’ambivalence qui a marqué ma vie en donnant corps à deux personnages : le frère qui se sent profondément british et pas la soeur. J’ai essayé de montrer comment, à partir d’une expérience de vie au départ similaire, ils finissent par réagir très différemment. Lorsque j’étais jeune, j’ai été très engagé en politique, et l’itinéraire de Nasima démontre comment on peut passer de l’engagement à l’action militante poussée à l’extrême. Cette démarche n’a pas été la mienne, mais j’ai vu des gens évoluer dans ce sens. Dans le film, je mets en quelque sorte en scène un drame que je n’ai pas été amené à vivre. Il était aussi important pour moi d’évoquer cet épisode par ce biais, dans la mesure où j’ai des enfants adolescents…

Que voulez-vous dire par là ?
Mes enfants vont passer à l’âge adulte dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui et je suis très préoccupé par le monde dans lequel ils sont amenés à vivre. Je suis très inquiet de voir comment nous provoquons l’aliénation d’une minorité importante de notre population, soit un million de musulmans. Nous y contribuons à deux titres : d’une part en votant dans ce pays tout un arsenal de lois répressives et d’autre part, en menant une politique étrangère qui est ressentie – en tout cas par les musulmans – comme une déclaration de guerre contre leur religion aux quatre coins du monde.

Quelle est la pertinence de votre description du MI5 ? Et comment faites-vous vos recherches pour ce type de film ?
J’ai pu compter sur l’aide et le soutien des services de sécurité tout au long de la préparation de la première partie du film. Je ne peux que leur dire un immense merci, car ils n’ont pas été avares de leur temps. C’est avant tout Rosanne Flynn – qui est depuis très longtemps ma “documentaliste”- qui a travaillé avec le MI5. Ses collaborateurs nous ont fourni de précieux renseignements relatifs à leurs procédures de recrutement. Mais il y avait aussi d’autres sujets sur lesquels ils étaient moins bavards et nous avons du trouver nos sources d’information ailleurs. Sur les autres points, j’avais toute une équipe qui s’est principalement focalisée sur la communauté musulmane. Moi, je n’appartiens pas à cette religion, je ne vis pas à Bradford et je n’ai plus 22 mais 50 ans. Il fallait donc que je comprenne ce que cela signifie d’être un musulman de cette génération aujourd’hui dans ce pays.

Votre équipe a donc interviewé beaucoup de jeunes musulmans ?
Absolument. Nous avons vu des jeunes dans les Midlands, certains à Leeds, d’autres à Bradford, d’autres encore à Londres. Ces entretiens allaient dans le détail, pour permettre de traiter toute une série de questions. Il fallait bien sûr parler de toutes les lois mises en place par le gouvernement ainsi que de sa politique étrangère. Mais il fallait aussi voir les relations familiales entre la première et la deuxième génération, les rapports entre frères et soeurs, entre hommes et femmes dans une famille britannique moderne qui appartient aussi à l’Islam. Je devais aussi savoir ce qu’il en était de la situation de la formation, de l’emploi, de la vision de la police au sein de cette communauté. Mais il était important d’avoir aussi des informations sur leur façon de s’habiller ou sur leurs goûts musicaux pour que je puisse ensuite rédiger les scènes appropriées.

Vous ne croyez pas qu’en vous concentrant sur les membres les plus radicaux de cette communité, vous allez la choquer ?
En fait, le second film parle de Nasima qui va devenir une militante farouche, alors qu’elle n’est pas au départ une islamiste pure et dure. En fait, ce n’est pas une croyante. La première partie est consacrée à quelqu’un qui rejette complètement l’approche de Nasima et qui désire être plus british que les British. Nous sommes donc en présence de deux types de réactions diamétralement opposés. Et je les ai dépeintes pour indiquer que l’attitude la plus courante des jeunes musulmans d’aujourd’hui en Grande-Bretagne, se situe en fait entre ces deux antipodes, quelque part au milieu. J’espère donc que les spectateurs se diront : “Il a bien représenté les deux côtés de la médaille”, que personne n’en sera contrarié ou affligé. Mais d’aucuns seront inévitablement mécontents de la façon dont je présente les relations inter-raciales. D’ailleurs, dans le film comme dans la vie, les jeunes de la deuxième génération sont souvent contraints de vivre une double vie. Pour le dire plus crûment, ils mentent à leurs parents. En fait, c’est pour les épargner. Car il est évident que les familles souffriraient de savoir ce que certains jeunes font, tout simplement parce qu’ils vivent dans un pays moderne. En essayant de dépeindre ces comportements respectifs, il est possible que certains se sentent offensés.

Pour vous, Nasima n’est pas une folle d’Allah, ni une fanatique. Comment êtes-vous arrivé à lui donner cette personnalité ?
Plus nous parlions avec les gens et plus nous constations – y compris chez ceux qui étaient devenus ensuite plus religieux – qu’ils étaient avant tout frustrés par la politique mise en oeuvre par les Britanniques et les Américains. J’ai donc pensé qu’il serait intéressant de mettre en avant les motivations des personnes concernées, car cela ressortait de toutes les interviews. Cette frustration par rapport à la politique intérieure et étrangère du gouvernement britannique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a été beaucoup plus difficile d’imaginer mon personnage “pro-British”, car nous n’en avons trouvé aucun lors de nos entretiens.

Vous voulez donc comprendre pourquoi les musulmans ressentent un sentiment d’aliénation ?
Oui. Ce film ne s’adresse pas en priorité aux musulmans, il est même fait pour les non-musulmans. Il faut leur expliquer qu’il est absurde de simplement traiter les islamistes de fous et de fanatiques. Je pense que nous ne rendons pas service aux parents et aux amis des 52 victimes des attentats du 7 juillet 2005, en prétendant que leurs auteurs étaient des fous et des fanatiques. Ils ont été entraînés sur une pente funeste, nous réprouvons profondément ce qu’ils ont fait, d’accord. Mais ils étaient aussi des êtres humains rationnels, des Britanniques. Il faut essayer à l’avenir de comprendre ce qui, dans cette société britannique, a amené ces hommes à choisir le chemin de l’extrémisme. J’ai tenté de contribuer à ce travail de meilleure compréhension pour éviter que les mêmes drames se reproduisent demain.

samedi, 11 septembre 2010

22:25
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Ma rediffusion
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Les graines de la colère (Britz)

1. L'histoire de Sohail

DÉTAILS

samedi, 11 septembre 2010 à 22:25

Rediffusions :
Pas de rediffusion
Les graines de la colère (Britz)
(Royaume Uni , 2007, 106mn)
ARTE F
Réalisateur: Peter Kosminsky
Image: David Higgs
Acteur: Adil Mohammed Javed, Adrian Lukis, Chinna Wodu, Manjinder Virk, Mary Stockley, Preeya Kalidas, Riz Ahmed, Sagar Radia, Shaheen Khan, Zahra Ahmadi, Paul Bhattacharjee (Riaz Wahid)
Auteur: Peter Kosminsky
Costumier: Julian Day
Maquillage: Daniel Phillips
Production: A Daybreak Pictures Production, ARTE France, Stonehenge Films
Producteur: Steve Clark-Hall
Son: Mark Holding, Peter Eusebe

Malentendant Stéréo 16 / 9

Comment devient-on terroriste ? À travers le destin tragique d'un frère et d'une soeur aux engagements opposés, Peter Kosminsky dénonce les lois d'exception et l'ostracisme infligés aux musulmans britanniques après les attentats de Londres. Un constat implacable, par le maître de la "fiction réalité".

1. L'histoire de Sohail
Sohail et sa petite soeur Nasima ont grandi à Bradford, en Angleterre, où leurs parents pakistanais ont émigré avant leur naissance. Chacun tente de trouver son chemin entre héritage familial et appartenance à l'Occident. Le premier poursuit des études de droit à Londres et craint par-dessus tout de s'enfermer dans sa "communauté". La seconde, restée à Bradford pour un cursus de médecine, cache à sa famille son histoire d'amour avec Jude, un jeune Noir non musulman. Brillants et idéalistes, proches l'un de l'autre, le frère et la soeur ont réagi différemment aux attentats du 7 juillet 2005, survenus quelques mois plus tôt à Londres, puis au renforcement des lois d'exception qui a touché de plein fouet leur entourage. Sohail, sans rien en dire, a décidé d'entrer dans les services secrets, le MI5, pour combattre le terrorisme. "Nas", elle, manifeste avec ardeur contre Tony Blair, le "caniche de Bush", et signe des pétitions sur Internet. Mais le suicide de sa meilleure amie, suite à une incarcération arbitraire et à une mise au secret, va la faire basculer vers l'extrémisme.

Le réel et la fiction
Divisé en deux parties (L'histoire de Sohail et L'histoire de Nasima), ce téléfilm a suscité la polémique en Grande-Bretagne, certains reprochant à Peter Kosminsky (Les années Tony Blair, L'affaire David Kelly) de faire de tous les jeunes musulmans des terroristes en puissance, d'autres l'accusant au contraire de justifier les attentats. Le propos du réalisateur est tout autre : il veut d'abord interpeller le spectateur - britannique, mais pas seulement - sur le scandale des lois d'exception et, au-delà, sur l'ostracisme subi au quotidien par un million de musulmans, considérés de fait comme des étrangers, voire des ennemis, dans leur propre pays. L'efficacité de la dénonciation tient en partie aux effets de réel qui ponctuent le récit, basés sur une enquête très fouillée, du fonctionnement des services secrets au réalisme des scènes familiales, de Bradford au Pakistan, en passant par une chambre de torture, dans une des "caches secrètes" européennes de la CIA. L'histoire de Sohail et Nasima est aussi une fiction émouvante et remarquablement huilée, entre suspense policier et densité dramatique. Le jeu retenu de ses deux jeunes interprètes principaux, Riz Ahmed et Manjinder Virk, y est pour beaucoup.


Edité le : 04-09-08
Dernière mise à jour le : 16-04-09