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Naufragés des Andes

L'une des histoires de survie les plus extraordinaires de tous les temps, suite au crash d'un avion dans les Andes en 1972.

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Naufragés des Andes

L'une des histoires de survie les plus extraordinaires de tous les temps, suite au crash d'un avion dans les Andes en 1972.

Naufragés des Andes

20/09/10

Naufragés des Andes - L'interview de Gonzalo ARIJÓN

Gonzalo Arijon a réalisé le documentaire "Naufragés des Andes". Il raconte dans cette interview la genèse du projet, le tournage, les rencontres et les péripéties d'une aventure qui a duré plus de quatre ans.


Quelle était votre relation avec les naufragés ? Pourquoi avoir fait ce film ?



Comme eux je suis né à Montevideo et je les connaissais déjà à l'époque, même si nous n'étions pas à proprement parler amis. Le rugby était un sport élitiste et je les avais plutôt croisés sur des terrains de football. Lorsque je suis entré au lycée, je fréquentais le même établissement que certains d'entre eux : Roberto Canessa, Gustavo Zerbino, Carlito Paez, Nando Parrado. J'ai été très impressionné d'apprendre leur disparition, mais le choc a été encore plus grand lorsque deux d'entre eux sont apparus dans un état lamentable au bord d'une rivière au Chili 72 jours après l'accident!

C'était comme un miracle, une chose totalement impensable. L'émotion a été immense dans le monde entier. La nouvelle s'est propagée très rapidement parce que nous étions à la fin de la période Allende au Chili, et que la presse y était très active et importante. Pendant plusieurs jours des discussions ont eu lieu dans tous les foyers, et petit à petit on en venait à suggérer ici ou là que les survivants avaient pu avoir recours au cannibalisme pour survivre. J'étais choqué, et comme la grande majorité des gens à ce moment là, je préférais penser à un miracle.


D'ailleurs la presse avait traité l'événement comme un miracle au tout début. Ensuite quelques journaux populaires chiliens ont publié en Une des photos des membres de l'équipage qui laissaient apparaître des restes humains. Les choses ont instantanément changé : du miracle on est passé à l'horreur. Les survivants ont passé noël au Chili (ils avaient été secourus les 21 et 22 décembre). Ils n'ont jamais caché quoi que ce soit, mais comme je l'ai appris plus tard, les autorités chiliennes leur ont demandé de ne rien déclarer à la presse tant qu'ils seraient au Chili. Ils ne mesuraient pas encore l'ampleur des réactions qu'ils allaient susciter, mais déjà les bruits commençaient à courir et l'armée chilienne, catholique et conservatrice, était horrifiée. Une semaine après le sauvetage quand ils arrivèrent à Montevideo, tout le monde attendait des explications.

J'ai vu cette conférence de presse en direct, comme tout le monde. L'intimité qui s'y dévoilait avec pudeur, les applaudissements incroyables de la salle, tout cela était extraordinaire... Ces applaudissements avaient un sens bien particulier; ils signifiaient à peu près : « nous savons que vous deviez le dire, nous voulions voir comment vous le diriez, et vous l'avez dit d'une manière si belle que nous voulons vous dire que nous sommes avec vous... ».



Les aveux des survivants sont accueillis avec des applaudissements. Pensez-vous que de tels applaudissements seraient encore possibles aujourd'hui ?

C'est une question très intéressante ! J'espère que la réponse est oui ! Mais je ne suis pas sûr, au vu de la montée des valeurs conservatrices partout dans le monde.



Les survivants avaient trouvé une manière de rendre acceptable l'inacceptable en parlant de communion !

En effet, ils avaient un background culturel élevé en commun, et c'est un aspect très important de cette histoire. Ils venaient tous d'écoles catholiques, ils étaient tous issus du « Neuilly de l'Uruguay » en quelque sorte. Ils étaient tous amis et partageaient un ensemble de valeurs très homogène. Issus d'un petit quartier de la petite capitale d'un petit pays, ils se connaissaient tous et étaient très soudés. Quand la possibilité de nourrir leurs corps au moyen des corps de leurs amis a commencé à leur trotter dans la tête, ils ont tous été choqués par cette idée. Il y a eu beaucoup de débats dans la carlingue de l'avion.

L'idée de la communion est apparue comme une solution. Le pacte qu'ils ont fait entre eux a été le résultat d'un long cheminement, d'un long effort moral et spirituel pour accepter cette idée. Autour d'eux beaucoup mourraient. Dans ces conditions, il suffisait de se laisser aller, de ne plus y croire, et quatre jours suffisaient à vous emporter. D'un point de vue nutritionnel, cela devait fonctionner, les étudiants en médecine qui faisaient partie du groupe le confirmaient. Le problème était d'ordre moral. Les survivants auraient voulu pouvoir demander aux défunts la permission d'utiliser leurs corps! D'où le caractère essentiel du pacte : en acceptant de laisser son corps à disposition de ses compagnons en cas de décès, chacun pouvait se convaincre que ceux qui étaient morts dans l'accident en auraient fait autant. Ils l'ont fait, ils ont constaté que rien ne se produisait. Rien de surnaturel. Par la suite cette pratique s'est quelque peu banalisée. Une certaine routine, une certaine déprime se sont installées. Ils n'ont probablement pas pensé à la communion à chaque repas.



Par ailleurs ils ont été extrêmement naïfs, ils n'ont jamais véritablement pensé à cacher leur histoire après le sauvetage. Par exemple Roberto et Nando ont fait 50 km à 4000 mètres d'altitude, avec des chaussures de Rugby, ils ont donc traversé les trois quarts de la Cordillère en dix jours, ce que des andinistes peinent à refaire aujourd'hui, entraînés, en pleine forme et équipés. Ils transportaient donc la nourriture dans un sac à dos, et ils l'ont enterrée quelques heures à peine avant que les secours ne les rejoignent. En reprenant contact avec le monde, ils éprouvèrent une certaine nostalgie pour le monde qu'ils quittaient, qui cohabitait avec la joie de retrouver la civilisation. Cet univers qui fut le leur pendant 72 jours n'appartenait qu'à eux...

Ils n'ont rien raconté aux bergers et aux campagnards. Mais dès qu'ils ont vu un médecin, ils lui ont tout dit. Le médecin a pris sur lui pour continuer à les ausculter normalement. Le curé qu'ils ont rencontré par la suite a accepté leur confession sans difficulté.

Les survivants restés dans la carlingue de l'avion, quant à eux, ont entendu à la radio que leurs compagnons avaient été recueillis et qu'ils allaient être secourus. Ils ont alors été obligés de se réveiller brutalement. Pour la première fois, ils se sont regardés à travers les yeux d'autrui. Le spectacle autour de la carlingue était ahurissant. Ils se sont demandés ce que les secouristes allaient voir depuis l'hélicoptère, ce qu'ils allaient en penser...Vu l'état de leurs forces, ils n'avaient de toute façon aucun moyen de dissimuler quoi que ce soit. Mais Gustavo, qui était devenu une sorte de gardien de la mémoire des disparus, a senti la nécessité de rassembler les restes des corps qui avaient été utilisés et de remettre un nom sur chacun d'eux. C'est la première chose qu'il a fait à l'arrivée des sauveteurs : il leur a dit à qui appartenaient les restes.




Les corps ont-ils été rapatriés ?

Non. Un curé chilien qui participait aux opérations en tant qu'homme d'église a pris la très bonne décision, avec l'accord de l'armée chilienne de laisser les corps sur place. Une semaine après le sauvetage, des membres de l'armée sont revenus sur les lieux de l'accident pour bâtir une tombe collective, comme le veut la tradition en cas d'accident. Il n'y a eu qu'un corps rapatrié en Uruguay à la demande de la famille de la victime.

Ce qui frappe quand on revoit les archives de l'époque c'est que les survivants ne cherchent pas à dissimuler ce qu'ils ont fait. Dès le début, ils le disent, ils sont persuadés qu'ils seront compris. Pendant au moins deux jours, alors que la presse à scandale a déjà dévoilé l'information, le reste de la société ne veut pas l'entendre, refuse d'y croire. La presse « sérieuse » cherche à confirmer l'information, et effectivement les survivants confirment, mais personne ne veut entendre ce qu'ils ont à dire...A leur retour en Uruguay, ils sont accueillis à peu près comme une équipe de football qui aurait gagné la coupe du monde. Leur survie relève de l'exploit, ils sont fêtés comme des héros, mais en même temps tout le monde attend leurs explications.

Contrairement à l'impression que peut donner la conférence de presse, ils ne se sont pas véritablement préparés. Juste avant d'affronter les caméras du monde entier, le curé qui était présent les a réunis dans une salle à part. Mais ils n'ont pas vraiment discuté de la manière de présenter les choses. Ils ont seulement pris conscience du fait qu'ils devaient s'en tenir à un discours commun, rester soudés. Quelques minutes avant, au dernier moment, Coche Siente, bon vivant au meilleur sens du terme et toujours plein d'humour, s'est porté volontaire pour prendre la parole. Il m'a raconté qu'en s'asseyant, face aux 500 personnes qui attendaient sa déclaration, il a pris peur et a signifié à ses compagnons qu'il n'y arriverait pas. C'est donc finalement Pancho Delgado, un homme assez discret, qui s'est proposé. Tout s'est passé spontanément. Il n'y a pas eu de concertation, il na pas lu pas un texte préparé à l'avance. En réalité la concertation avait eu lieu deux mois plus tôt, dans la carcasse de l'avion, et tout ce qu'ils avaient à dire était intégré par chacun.

Ça n'a pas été facile de retrouver ces images d'archives. L'Uruguay les avait perdues. Et d'ailleurs on ne trouve certains passages que sur bande audio. Notamment les trois phrases si importantes qui disent à peu près : « Ce qui s'est passé est très intime pour nous. Nous ne voudrions pas que cela soit sali. Nous vous invitons à penser à la grandeur de nos amis qui sont restés là haut... ». Les applaudissements, si inattendus, ont suivi.




Y a-t-il eu tout de même des réactions négatives, de la part des familles des victimes, de la presse ou de pays étrangers ?

D'abord le Vatican a réagi très calmement en disant quelque chose comme : « attention, la comparaison que vous faites avec le dernier repas du Christ, aucun homme ne peut se permettre de la faire. En revanche, vous êtes les agneaux de Dieu... ». Une réaction positive en somme, mesurée.

En ce qui concerne les familles, sans rentrer dans leur intimité, à part peut-être quelques difficultés les premiers jours, fondamentalement, non. Cinq mères de victimes de l'accident ont fondé ensemble une bibliothèque, pour dépasser leur souffrance. Je les ai interviewées, et je leur ai demandé. Elles m'ont répondu sans hésitation qu'elles auraient fait pareil! Qu'elles n'avaient pas de problème avec ça. L'une d'elles a même déclaré qu'elle regrettait de ne pas avoir été dans l'avion auprès de son fils. Avec toutes les conséquences que cela suppose...

J'ai été contacté pour les 30 ans de l'accident. Il avait été décidé que le match qui n'avait pas pu avoir lieu à cause du crash serait finalement joué en guise de commémoration. La majorité des joueurs de rugby étaient morts dans l'accident, il n'en restait que cinq parmi les survivants. Les autres étaient simplement des amis... Donc cette équipe très émouvante qui est entrée sur le terrain le 13 octobre 2002, c'était une équipe de mémoire, ou la mémoire de l'équipe... Ils ont joué 5 minutes, ils étaient tous gros, pas entraînés... C'était très beau. C'est à cette occasion que je me suis dit : « Gonzalo, on t'appelle, tu dois être là, avec ta caméra ». Et je me suis finalement mis en mouvement, pour faire ce film. C'était une dette vis à vis de moi-même. Je connaissais cette histoire de très près depuis très longtemps, à cause de mon amitié avec plusieurs des survivants. L'histoire qu'ils avaient vécue était mal racontée, que ce soit dans la presse ou au cinéma. Je me suis dit que je me devais de faire un film. S'il y avait eu un film de qualité sur l'accident, je ne l'aurais pas fait. Je l'ai fait parce qu'il fallait le faire. Parce que moi je connaissais l'histoire, les protagonistes, et la région. Je pouvais le faire.




Pouvez-vous nous raconter le tournage ?

J'ai d'abord mené de très longs entretiens avec chacun des 16 survivants. Je voulais absolument donner sa place à chacun, éviter de faire un casting au sein du groupe, ce qui a toujours été fait par le passé. C'est l'histoire d'un groupe, et tous sont intéressants. Donc j'ai voulu affronter les réticences et maintenir cette idée, même s'il est vrai qu'il n'est pas facile de consacrer du temps à autant de personnes dans un seul film.

J'ai donc demandé à chaque survivant de m'accorder 24 heures de sa vie. Pas pour parler pendant 24 heures, mais pour passer 24 heures ensemble, en mangeant, en marchant, en dormant, et en travaillant. Je les ai emmenés hors de la ville, dans un endroit coupé du monde, avec l'idée de filmer les interviews en extérieur, les visages sur fond de ciel. J'ai vraiment pris soin de travailler en fonction des heures de la journée; on n'a abordé certains sujets qu'à certaines heures.

Je ne voulais pas que ça se passe dans un studio. C'est important pour la qualité du récit et de l'échange.
Ça a duré trois semaines, et c'était très intense. Chaque jour, la même histoire, racontée différemment !

La deuxième étape fut le voyage en montagne jusqu'à l'endroit où l'avion s'était écrasé. Pendant des années, personne ne parlait plus du lieu de l'accident. Seul Nando Parrado, qui y a perdu sa mère et sa soeur, s'y rendait tous les ans. En partant du côté Argentin, il faut quatre ou cinq jours pour atteindre l'endroit. On peut aussi y aller à cheval désormais. Chaque année, un petit nombre de voyages sont organisés, très respectueusement, pour les gens qui s'intéressent à cette histoire. Les survivants y retournent ainsi de temps en temps. Je voulais absolument retrouver ce lieu et y passer du temps, y compris la nuit. Aujourd'hui l'avion est englouti par le glacier, mais il y a quelques années on le voyait encore à travers la glace. À terme, les spécialistes pensent que le glacier devrait l'expulser en contrebas. Dans la vallée on trouve encore des restes de l'avion abandonnés, des bouts d'aile, de moteur, des hublots... mais la plupart ont été rassemblés par les habitants de la région, sur le lieu de l'accident lui-même, autour de la tombe collective.

Lorsque tous les survivants ont été réunis à cet endroit, je les ai fait asseoir les uns à côté des autres, pour filmer une séquence. Étrangement, ils se sont serrés les uns contre les autres, comme pour se réchauffer, alors qu'il faisait beau et que personne n'avait froid...

La troisième étape a consisté à créer des images librement inspirées des témoignages que j'avais recueillis. J'ai toujours senti qu'il fallait que je me donne la liberté de créer ces images. J'ai eu un grand chef opérateur pour cette partie du film qui est fondamentale, qui est un grand ami, qui s'appelle César Charlone, qui est uruguayen, qui a gagné des Oscars, un chef'op' mondialement reconnu...L'histoire le touchait de près parce qu'il allait au même collège que les passagers de l'avion, qu'il connaissait bien mieux que moi au moment de l'accident. Cela va même plus loin : son père était ambassadeur au Chili à l'époque et il aurait dû prendre l'avion...donc je savais qu'il serait obligé d'accepter de faire le film!

Et en effet il a accepté sans hésitation. On s'est très vite compris sur ces images :  pas du tout descriptives, bien entendu sans dialogue, pas de reconstitution non plus, peut-être quelque chose de nouveau...Mais bien sûr le but n'était pas de faire quelque chose de nouveau, mais seulement d'adéquat avec ce que je voulais transmettre. Ce sont des images qui rappellent les rêves, sur-exposées, blanches, où l'on voit peu, mal, flou, où l'on ne sait pas très bien ce qu'on voit non plus. On ne décrit rien en particulier, on essaye de décrire soit un rêve, soit une atmosphère. On se met là-haut quelque part dans ce huis clos blanc, dans lequel ils ont vécu. Mais ce sont plus des images de l'esprit, ou des images de la mémoire...De qui? De moi, de ma mémoire, de leur mémoire que j'interprète à travers mes sentiments? C'est une partie libre du film. Je n'ai pas vraiment consulté les survivants pour cela. Sauf bien sûr pour des détails artistiques, des questions sur les vêtements ou des choses comme ça.






Où le tournage a-t-il eu lieu ?

Je voulais absolument filmer le berger (qui a recueilli les deux survivants après leurs dix jours de marche). Ça a toujours été un personnage central pour moi dans cette histoire, au point qu'au début, je voulais appeler le film « La parabole du berger » ! Si ce berger n'avait pas été là, ou s'il avait eu une autre réaction, tout aurait été perdu! Car à l'époque avec les guérillas, dans ce contexte, ça n'était pas évident de vouloir porter secours à deux hommes à l'aspect si effrayant. Nous n'aurions pas forcément tous eu la bonne réaction comme lui a su l'avoir. Il n'était même pas au courant de l'accident. Et tout naturellement il a établi le contact avec eux. Il était de l'autre côté d'un canyon, et il leur a simplement fait comprendre qu'ils devaient attendre. Il est revenu, et il leur a lancé un papier et un crayon accroché à une pierre pour qu'ils puissent lui expliquer leur situation. Il a ainsi pu lire le petit mot écrit par les survivants et qu'on voit dans le film : « je viens d'un avion qui est tombé dans les montagnes... ». Puis il leur a lancé du pain, qu'il avait pensé à prendre avec lui, en homme de montagne. Il a confié son troupeau à son fils et a fait 14 heures de cheval d'un seul trait pour aller prévenir la police! Il a eu beaucoup de mal à se faire entendre des policiers, qui ne le croyaient pas. Heureusement il avait pris avec lui le papier, qui a finalement permis de les convaincre. C'est lui qui a raccompagné la police sur les lieux. Il a mis de côté trois jours de sa vie. C'est un geste totalement normal pour un berger, mais c'est un geste totalement exceptionnel pour n'importe qui d'autre. Comme disent les survivants, c'est fondamentalement important : il faut des bergers dans ce monde. On est en train de perdre nos bergers. On  est en train de perdre cette capacité, cette disponibilité vis à vis de l'autre, de celui qu'on ne connaît pas. C'est pour ça que j'ai voulu que le berger soit une figure du film. Personne ne s'était intéressé à lui avant. Moi je l'avais connu, parce qu'il avait tissé des liens avec plusieurs survivants, dont certains étaient présents à ses noces d'or il y a quelques années.



Pour tourner les images impressionnistes, même si elles étaient floues, surexposées, fugaces, il fallait quand même de la neige, une carlingue d'avion, quelques éléments de décor. Le tournage en montagne posait d'énormes problèmes de budget. Il fallait y monter l'avion, qu'on avait acheté à l'armée. Puis les journées de tournages auraient été très courtes, à cause du froid. Tout le monde devait se rendre sur place, ce qui est compliqué et cher... César Charlone avait pensé à tout ça, et il a été génial. Il m'a dit : « on n'a pas l'argent pour tourner là-haut, donc débrouille toi, met la carlingue où tu peux, et vu le type d'images que tu veux, on le fera de toute façon, où que se passe le tournage... ». L'avion était sur une sorte de terrain vague au milieu d'une caserne. César était prêt à tourner sur place, à mettre des tissus autour, à se débrouiller sans bouger l'avion. J'ai trouvé ça un peu fort quand même, je voulais qu'on essaye d'améliorer un peu les conditions de tournage. J'ai donc eu l'idée de transporter l'avion sur une plage, au milieu des dunes de sables, à quelques kilomètres. On allait complètement sur-exposer l'image, et ça marcherait très bien. César était convaincu : le sable, c'était l'idéal. Restait à trouver des angles de cadrage qui évitaient les pins maritimes, la mer, la rue qu'on apercevait, etc. ! Il a fallu contourner les protestations d'un écologiste allemand qui habitait à côté et qui refusait qu'on installe l'avion sur la dune. Ce que nous avons finalement fait de nuit...

Donc 90 % de ces images dites de mémoire, intérieures, de l'esprit, ont été tournées sur cette dune. C'était la fin de l'hiver là-bas, à la fin août, et il y a toujours à cette époque une petite tempête de quelques jours. Nous avons profité du vent...et souffert de la pluie!

Après on a tourné en haute montagne, tout près du lieu de l'accident, avec trois acteurs, sans carlingue, essentiellement des scènes de marche. On n'avait rien pour tourner, plus d'argent, on ressemblait à des ados qui font un court métrage!!

Toutes ces images sont tournées en super 16. César n'a rien contre la vidéo mais...quand même...et moi...de même (rires). On voulait du grain, du flou, on ne voulait surtout pas de vidéo! On a tourné plus de quatre heures de ces images qui constituent une partie importante du film. Et bien sur ces quatre heures, il y a peut-être quatre plans banals, sans grand intérêt. C'est dire la qualité du travail de César.

Le reste du film est tourné en haute définition.




Ces « images de la mémoire » sont éprouvantes pour le spectateur.

Oui bien sûr, c'était l'idée. Même s'il y a quelques longueurs, il fallait que les gens qui passent deux heures à entendre le récit d'une histoire de 72 jours puissent ressentir y compris peut-être de l'ennui qui renvoie à l'expérience vécue des survivants. Le film s'autorise une autre temporalité, un autre rythme, en dehors des codes d'efficacité et du modèle du flux télévisuel.



Dès le début du film le spectateur est dans l'avion avec les survivants et pendant tout le film nous suivons de manière très détaillée la narration de cette tragédie.

Oui en effet. J'ai mis quatre ans à faire ce film. Au départ ce qui m'intéressait davantage, c'était de raconter comment les survivants vivent le souvenir de cette expérience aujourd'hui. Je ne voulais pas consacrer tout le film au récit des événements, je voulais garder du temps pour parler d'eux au présent également. Mais je me suis aperçu en commençant à travailler que l'histoire de leur survie elle-même était totalement inconnue. Quand on évoque l'histoire, on entend toujours : « ah oui les jeunes gens qui se sont mangés entre eux... ».

Au contraire pour comprendre cette expérience, il faut passer par les détails. Je ne pouvais pas passer relativement vite sur la narration. Il fallait raconter quasiment jour par jour. Tout ce que je voulais faire passer dans une sorte d'épilogue élargi devait en réalité passer tout au long du récit. L'ambition des entretiens consistait à construire une intimité avec chacun, dans un lieu coupé du monde, pour qu'il se replonge 35 ans en arrière. Mais en même temps je ne pouvais pas me contenter de ça, je voulais que leurs réflexions d'aujourd'hui colorent le récit. C'est comme ça que j'ai pu introduire dans le film la question de savoir ce que les survivants font de leur expérience aujourd'hui. Le travail de montage a pris quasiment un an. Il a fallu tout ce temps pour équilibrer ces différents éléments. Les images dépassaient constamment nos idées, et ça a été extrêmement difficile de faire tenir une histoire aussi dense en 1h30 de film.



Le film montre que, 35 ans après, cette expérience est toujours présente pour chacun d'eux. Ils ont été définitivement marqués par ce qu'ils ont eu à vivre pendant ces 72 jours...

Absolument. Quelques uns ont essayé de mettre cette histoire entre parenthèses pendant des années, mais ils ont fini par devoir y revenir. Je me suis d'ailleurs demandé comment ils ont fait pour se passer d'un énorme travail psychanalytique, personnel ou en groupe. Ils ont fait une séance mais ils ont trouvé le thérapeute stupide et ils ont laissé tomber immédiatement. Je trouve ça un peu léger de leur part, ou de la part de leur entourage...je trouve ça étonnant. Chacun a travaillé comme il a pu sans aide particulière. C'est assez fort, mais pas forcément souhaitable. Il y a ceux qui très vite, comme Roberto Canessa, ont réagi par la parole, par la catharsis, avec l'idée qu'il fallait en parler beaucoup. Pour avancer, il avait besoin de mettre ça sur la table, d'en parler. D'autres parlaient très peu, mais cela finissait par éclater.

Bobby François, l'anti-héros total, drôle, est tombé dans une grande déprime tout de suite après l'accident. Il n'a rien fait pendant les 72 jours, il était complètement passif, mais il s'en est sorti. Il ne faisait rien, mais ne demandait rien à personne. Les gens autour de lui n'avaient pas envie de le laisser mourir, et du coup ils se sont occupés de lui. Il devenait un moteur pour les autres, qui lui apportaient à manger, le couvraient la nuit, etc. Et c'était très important pour la survie de certains qu'ils aient à s'occuper des autres...Comme quoi il n'y a pas de recette facile pour comprendre une situation comme celle là.

Pedro Algorta a complètement refoulé son histoire pendant trente ans. Au moment de faire le film, je pensais qu'il allait refuser de participer. Mais il a dit oui. Il a consulté sa famille, et ses enfants lui ont dit : « s'il te plaît papa fait le, parce qu'on a l'impression que tu n'étais pas dans cet avion! ». Apparemment le film lui a fait du bien, et petit à petit il a rejoint d'autres survivants qui font des interventions dans des universités ou même des entreprises qui s'intéressent à la gestion des groupes en situation de crise, au leadership et à la question des prises de décision. Il y a toute une discussion managériale autour de leur expérience, qui me dégoûte ou me fait rire selon les moments, que je n'ai pas voulu intégrer dans le film. Je trouve que les survivants qui y participent le font un peu naïvement, parce que je ne suis pas sûr qu'ils soient conscients des valeurs qu'ils servent...

J'ai fait des études d'anthropologie et je suis toujours proche de cette discipline, et je voulais mettre en valeur le fait que cette expérience constitue un formidable matériau pour l'anthropologie. En même temps je n'avais pas envie de faire un film technique, un vrai film de sciences humaines. Mais je suis sidéré qu'aucun étudiant en anthropologie au monde ne se soit approché du groupe pour travailler avec lui!

Il y a au moins deux idées magnifiques qui mériteraient d'être développées d'un point de vue anthropologique et qu'on peut tirer de l'histoire des survivants. D'abord ce groupe échoué en montagne, c'est en quelque sorte une tribu. Mais c'est une tribu tout à fait spéciale, composée de bourgeois de 20 ans en mocassins dans la neige. En plus ce groupe se met à pratiquer, non pas de l'anthropophagie, c'est un terme erroné car il suppose qu'on tue pour manger, mais de la nécrophagie. Les groupes qui s'adonnaient à des pratiques anthropophagiques étaient nomades ou semi-nomades. Pourquoi? Une très belle explication, parmi d'autres, consiste à dire que ces groupes n'ont pas de lieu fixe pour enterrer leurs morts, et que l'anthropophagie peut donc être un moyen de porter leur mémoire. À première vue les survivants n'ont rien de commun avec ces nomades. Mais en même temps ils savaient qu'ils devaient quitter le lieu où ils se trouvaient, qu'ils n'avaient aucun avenir en restant sur place. Et par ailleurs ce lieu devait marquer leur vie à jamais, il serait pour eux inoubliable, donc il fallait bien qu'ils le portent avec eux. Il n'y avait pas d'avenir sans ailleurs, mais il n'y avait pas non plus d'avenir sans ce lieu. Il fallait donc l'emporter avec soi d'une manière ou d'une autre.

L'autre idée, évoquée par un de mes amis anthropologues, au cours d'une de nos nombreuses discussions, c'est que les élites bourgeoises sont les classes les plus capables de transgression ou d'affranchissement à l'égard des tabous, ce qui a également permis au groupe d'oser la comparaison avec le dernier repas du Christ. Est-ce qu'un groupe de basse condition sociale aurait osé de parler ainsi de communion? Est-ce qu'il aurait osé transgresser le tabou sur les lieux de l'accident? On ne sait pas.

Autre élément « anthropologique » intéressant : on s'est aperçu que le groupe s'était passé de véritable leadership. Il y avait bien sûr des attitudes différentes et des énergies différentes. Mais il n'y avait pas de leader proprement dit. Le groupe profitait de l'énergie des uns et des autres, tour à tour, dans une sorte de leadership tournant.





Vous avez intitulé votre film Naufragés des Andes et non pas "les survivants" ou "les rescapés". Le choix de ce terme a-t-il une importance particulière ?

Je voulais signifier la spécificité de cette expérience. Mon film n'est pas seulement un film de survie, je ne voulais pas tomber dans cette banalité là. C'est un film sur l'esprit humain, sur la vie et la mort, sur la solidarité dans des conditions extrêmes, sur la force d'un groupe dans certaines conditions de cohésion culturelle et d'amitié, sur le rapport à Dieu... c'est une grande parabole de la condition humaine, un grand voyage. Je ne voulais pas que le titre s'en tienne au premier degré du film. Les naufragés ont quelque chose à vivre dans le lieu où ils se trouvent perdus, et ce qu'ils ont à vivre va bien au delà de la seule survie.




Une dernière question, qu'on se pose forcément en repensant au film : les sauveteurs ont échoué à repérer l'avion parce qu'il était blanc sur le fond blanc de la montagne enneigée. A-t-on depuis décidé de peindre les avions en couleur ?

Oui, en effet ! Les avions qui traversent la Cordillère sont maintenant peints en couleur vive jaune ou orange !


  • Merci beaucoup pour cette interview!

Merci à vous!
Mars, 2008

Edité le : 19-03-08
Dernière mise à jour le : 20-09-10