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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h35. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies.

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Carnet de route - 06/05/10

Ethiopie : des roses contre la faim

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„La grande braderie „ ou „l’âge d’or“

Depuis une semaine, nous sommes en Ethiopie, pour tourner un reportage sur les terres cultivables bradées aux investisseurs étrangers.

L’Ethiopie est un grand pays avec de grandes diversités géographiques : de l’alpin jusqu’au désert. La moitié du pays est constituée de régions montagneuses, avec des températures de 10 à 20°C. Un atout pour le tourisme, mais aussi un climat idéal pour diverses activités agricoles, allant du café aux roses. Idéal pour les roses selon les plus grands exportateurs de roses d’Ethiopie, qui ont choisi ce pays parmi tous les autres principaux concurrents en raison de son climat.

Après une semaine à Addis Abeba, la réalité nous saute enfin aux yeux. Une population inféodée. Un profit roi.

Plus grande sera la population, plus grand sera le marché potentiel pour leurs produits. Plus la population augmente, plus les investisseurs y puisent leurs employés, que ceux-ci soient des ouvriers spécialisés ou des professionnels fortement qualifiés. Avec une population de presque 70 millions d’habitants, - dont 85% vit de l’agriculture - l’Ethiopie est considérée comme un emplacement fiable pour les investissements. Le gouvernement a pris conscience de tout le bénéfice à tirer de la terre et du climat. Il a décidé de mettre les bouchées doubles en louant des milliers d’hectares à des investisseurs étrangers.

Pendant notre séjour, nous avons rencontré différents responsables politiques, des économistes, des investisseurs et des opposants à la vente des terres. On nous a parlé de « sécurité alimentaire », de « cours mondiaux fluctuants » de « main d’œuvre à prix cassés ». On nous a laissé entendre que l’Ethiopie tutoyait l’âge d’or… Et pourtant, les chiffres de l’importation et de l’exportation font le grand écart.

L’Ethiopie – investisseurs étrangers inclus – exporte pour 1,5 milliards de dollars de produits agricoles par an, mais importe en parallèle pour 2 milliards de dollars de produits destinés à l’alimentation…

A la recherche de la vérité

Bénédiction ou malédiction que ces terres fertiles et cultivables à merci, affermées pendant 99 ans à des investisseurs étrangers ? Un grand mensonge pour la plupart des Ethiopiens, qui se sentent spoliés de leurs origines, de leur identité par cette grande braderie organisée.

Après une semaine à Addis Abeba, la réalité nous saute enfin aux yeux. Une population inféodée. Un profit roi.

 

L’espoir d’une vie meilleure

Degefu Demeksa, agriculteur dans le petit village d’Holeta, à 30 minutes de route d’Addis Abeba. Son histoire est loin de représenter un cas isolé.

Quelques années auparavant, deux hectares de terres cultivables, transmises de génération en génération assuraient une confortable subsistance à sa famille. Des investisseurs sont arrivés. Leur choix s’est porté sur ses terres, acquises à grand renfort de dollars. Le gouvernement a promis un dédommagement substantiel. Devant la promesse d’une vie meilleure, la famille a cédé… Aujourd’hui, ses terres sont réduites à une peau de chagrin. Juste à côté des plantations de fleurs surveillées et ceintes de barbelés. Sa production personnelle ne suffit plus à assurer la subsistance de sa famille. Ses enfants sont obligés de travailler dans la grande ferme horticole. Du dédommagement promis par le gouvernement, aucune trace… Dénoncer l’injustice et la spoliation est vain. Et Degefu Demeksa n’a pas d’argent pour engager une procédure.

 

Paysans et investisseurs

Pendant notre rencontre, quelques voisins se regroupent autour de nous. Des femmes, pour la plupart, souvent de jeunes mères. Elles ont appris qu’une équipe de journalistes européens, intéressés par la « braderie » de leurs terres étaient sur place.

Deux mondes se font face. Nous, issus du monde des puissants. Elles, issues de huttes en torchis. Timides de prime abord, puis mises en confiance par nos questions, elles finissent par se confier. Leur souhait : être entendues et comprises. Des témoignages clairs dont l’authenticité nous touche… loin de la langue de bois pratiquée par les adeptes de « l’agrobusiness ».


Les forçats des cartels

Humilité ? Résignation ? Acceptation d’un destin scellé d’avance ? Une subtilité difficilement perceptible pour un cerveau européen rompu à la loi de l’économie de marché. Une nuance issue d’une vérité élémentaire, abrupte dans sa nudité : la survie.

Il y a peu de temps encore, la nature dictait son rythme aux paysans. Les récentes mutations ont chamboulé un ordre naturel qui semblait immuable.
Pour subvenir à leurs besoins, les agriculteurs se voient condamnés à travailler dans les fermes horticoles. Pour des salaires de misère : 50 cents par jour, sans aucune protection contre les pesticides. Esclaves de cartels anonymes qui leur ont soustrait leurs biens.

 

Deux mondes : si lointains, si proches…

Déjà deux heures se sont écoulées depuis le début de notre rencontre.
Deux heures, deux mondes, face à face… Si lointains, si proches.
En filigrane, le récit de destins définitivement scellés. Une sensation de temps suspendu. Respirer, regarder, partager. Les fermiers de Holeta. Une autre vérité. Aussi réelle que celle de notre monde « civilisé »», où se succèdent des tragédies quotidiennes accessibles directement par les médias.

Brusquement, tout le monde se lève, comme un seul homme. Le destin reprend ses droits. Il est temps de retourner travailler… Troublés, nous les suivons du regard, un pincement au cœur, désemparés, impressionnés par la vérité nue de cette réalité africaine.

Quelques jours après notre retour, je me rends au marché. C’est le premier jour où il fait beau, le soleil brille, les gens grouillent sur la grande place d’une ville « civilisée ».
Soudain, coincé entre une charcuterie et un magasin bio, je tombe sur un petit magasin de fleurs. Cinq roses à 2,99 euros. Les fermiers de Holeta…
Soudain, si proches…

 



Ethiopie : des fleurs contre la faim

samedi, 15 mai à 06h00

« L’agrobusiness » explose. Selon les études les plus récentes de l’ONU, de 15 à 20 millions d’hectares de terrains ont déjà été bradés en Afrique...


Sebastian Kuhn

Edité le : 06-05-10
Dernière mise à jour le : 06-05-10